Red in Blue Trilogie : Léonora Miano réexplore la Négritude

couv_15449

Woy, voilà un moment que j’ai fini le dernier livre de Léonora Miano, mais je n’avais pas eu le temps de me poser pour écrire. Et pourtant, ce livre le mérite. Je n’ai pas (encore) lu La saison de l’ombre qui lui a valu le Prix Fémina l’année dernière, mais cette nouvelle plongée dans les thématiques de l’esclavage était rafraîchissante, car, de tout ce que j’ai lu sur le sujet – essai et fiction confondus – je n’ai jamais vu l’esclavage abordé de cette manière.

“Red in Blue Trilogie”, c’est un recueil de trois pièces de théâtre. Déstabilisant au début, celle que l’on connaît pour sa prose poétique s’est essayée au théâtre, un peu plus académique. Disons qu’il est plus facile d’être portée par une introduction qui nous plonge dans l’histoire, que de se heurter à des didascalies ! M’enfin, je crois que c’est la forme littéraire choisie qui a rendu difficile la lecture, un peu plus chaotique. Côté contenu : une merveille !

La première pièce nous plonge dans la mythologie africaine, où chaque nom de déesse et dieu a une signification. Ici, les Âmes à naître refusent de descendre sur terre pour que la prochaine génération soit enfantée, après avoir vu le massacre et la déportation des esclaves. Celles-ci n’accepteront de prendre vie que si Inye, déesse Mère, accepte d’entendre leurs plaintes et de tenir un procès. S’en suit alors un procès de tous les fautifs : rois corrompus ayant cautionné la traite avec des rois européens, religieuses et sorcières ayant abusé des femmes de leur village, etc. Qui ment ? Qui dit la vérité ? A travers ce huit-clos mythologique, Miano m’a vraiment conquise en abordant ce sujet tabou : argument favori utilisé par des personnes blanches pour mieux dédouaner l’Europe, la participation de certains individus ne doit pas échapper à la réflexion sur l’esclavage et sa commémoration, et surtout explore ce qu’on ne dit pas sur les conditions de ces fautifs faciles.

Seconde pièce, on rejoint les Neg marrons de la Jamaïque, tiraillés entre faire la guerre aux esclavagistes blancs pour délivrer ceux restés dans les plantations et vivre libre dans les montagnes , ou vivre en paix avec ces esclavagistes en renonçant à aller chercher les siens… C’était une histoire émouvante, remettant en cause notamment la fraternité qui, dans une situation de lutte, peut être soumise à de nombreux dilemmes.

Enfin, celle que j’ai aimé le moins peut-être, et qui pourtant parlera à plus d’un : une jeune femme part au Cameroun avec le corps de son frère défunt, espérant pouvoir le faire enterrer dans le village dont ils sont originaires. Mais le village paisible où va se jouer une longue confrontation avec les habitants, va être l’occasion également de relever toutes les interrogations d’un “là-bas”, ce “chez soi” dont on ne connaît rien, ou peu, quand on naît en Europe. Le “retour au pays premier”, aux origines, est-il aussi évident pour les africains, qu’il ne l’est pour les afrodescendants ?

Pour moi, Léonora Miano signe encore une oeuvre essentielle et contemporaine, en tant qu’elle touche aux interrogations d’afrodescendants dont on questionne la légitimité, ici comme là-bas. Cet “entre-deux”, qui a commencé entre deux rives, s’étend entre les générations, et il est important de l’interroger.

De Billie Holiday à Miguel Asturias… Premier café littéraire !

20141025_190002

Avec les aléas du quotidien, j’ai bien cru que ce café littéraire tomberait à l’eau ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on serait passé à côté d’un bon moment. Vous avez été quelques uns à me demander où/quand/pour qui se tenait ce café, et il est normal que peu de personnes n’aient eu d’informations pour cet événement car je voulais d’abord faire un premier essai. C’est donc en petit comité entre femmes “racisées” que nous avons tenté l’expérience, sans thème défini pour cette première rencontre où chacune a emmené le livre de son choix. Voici la liste des oeuvres qui ont été présentées :

  • Tar Baby – Toni Morrison

  • Plats d’existences – N. Bachet, F. Mourlon, E. Lasida

  • L’oeil le plus bleu – Toni Morrison

  • La carte d’identité – J.M Adiaffi

  • Noire, la couleur de ma peau blanche – Toi Derricotte

  • Lady sings the blue – Billie Holiday

  • Les Belles Ténébreuses – Maryse Condé

  • Monsieur le Président – Miguel Asturias

  • From a place of Blackness – Andile Mngxitama, Aryan Kagunot

A mon grand étonnement – j’avais peur qu’il y ait des silences -, chaque livre a donné place à des discussions très très riches !  Au point qu’il faille nous rappeler que nous n’avions pas fini de faire le tour de table et qu’il nous fallait voir tous les livres avant la fin du café. Il était intéressant de voir également les différentes perspectives, notamment pour L’oeil le plus bleu que j’avais lu et dont l’interprétation de la fin était bien différente pour l’une des participantes. J’ai énormément appris, tant sur les personnes présentes que sur les réflexions qui ont découlé de ces lectures. Aussi, je pense avoir surpris tout le monde avec, parmi les livres que j’ai amené, un livre de recettes (axé sur le partage des cultures à travers des plats internationaux et le vécu des personnes qui ont proposé ces recettes) ! L’occasion de montrer qu’il n’y a pas de “bons” ou de “mauvais” livres 🙂

Je pense sérieusement réitérer l’événement et je pense avoir déjà choisi le thème : l’engagement. On reste souvent attacher à l’idée que l’engagement s’apprend nécessairement dans les essais théoriques, mais pour avoir commencé avec de la fiction, j’aime l’idée de ces livres qui ont participé à un certain cheminement ! Aussi, l’engagement est multiple : il peut être vis-à-vis d’une cause comme vis à vis de soi, des autres… Et même quand il s’agit de soi, ça peut être un engagement suivant une chose en particulier. Bref, l’intérêt d’un thème large est l’investissement que les participants y mettent, avec leur enthousiasme et leurs réflexions !

Quant au public visé, j’ai été sensible à cette sécurité qui a permis de délier les paroles de ces femmes “racisées”, ce que je tiens à conserver. Toutefois, il y a eu des discussions où j’aurais été curieuse de voir des hommes “racisés” participer, notamment pour des thèmes comme “l’engagement”. Je dois y réfléchir encore un peu 🙂

Aussi, vous aurez peut-être l’occasion de voir quelques images de ce café dans le documentaire très attendu d’Amandine Gay, Ouvrir la Voix, dont l’équipe qui nous a suivi durant ces quelques heures.

De belles rencontres en perspective !

[BookReview] Complicit No More : la claque intersectionnelle qui fait du bien

Complicit No More

 

“Black feminism has also taught me how to be a better ally, because it insists that if I remain silent on issues that do not directly affect me, I become an accomplice to inequality and injustice”

“Le féminisme noir m’a également appris comment être une meilleure alliée, parce qu’il insiste sur le fait que si je reste silencieuse à propos des problèmes qui ne me concernent pas directement, je deviens une complice de l’inégalité et de l’injustice”.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’intersectionnalité, j’ai eu à faire ce choix particulier qui se présente à chacun(e): fermer les yeux et me taire sur le fait que mon confort repose sur les oppressions des uns et que mon oppression repose sous le confort des autres, ou l’ouvrir et en parler. Je me suis toujours dit que ne rien dire, c’était cautionner, être complice malgré tout avec les dominations établies. La lecture de Complicit No More m’a fait rappeler ces premières interrogations, rappelant comme il est facile d’être le complice d’une société aux oppressions et aux victimes diverses.

Reprenant l’intersectionnalité au sens propre du terme, les auteures de chaque article sont des femmes “racisées”qui parlent de leurs positions et de leurs vécus, suivant différentes intersections à la race, comme le veut la définition de Crenshaw.P ar différentes expériences, on traverse différentes conditions de féministes racisées, où la non-mixité des participantes à l’essai permet de se plonger dans une sorte d’incubateur du féminisme des femmes “racisées”. Et ça fait du bien ! Loin du bloc monolithique qui consisterait à englober toutes ces protaganistes, le noyau de ces approches étant la race permet d’appréhender le féminisme sur différents continents et des perspectives de collaborations internationales.

Ces dernières réflexions sont liées à la considération de l’espace publique, qui est très évoquée dans cet essai : être une femme queer dans une entreprise au dress code exigent, être une femme noire dans un poste à haute responsabilité au milieu des relations internationales, passer d’un espace médiatique où l’on est considéré partiellement à un espace occidental où l’on est invisible, etc.

Le rapport à l’espace et à la sororité est vraiment le socle des enjeux féministes. Il y a un certain optimiste lucide que j’ai retenu de cette lecture : loin d’une sororité “salvatrice” (du type “sauver les femmes musulmanes”, “sauver les femmes du tiers monde”), on pense une sororité qui a ses limites à la fois culturelles et politiques, mais aussi historiques (notamment par rapport à la mémoire du féminisme selon les pays).

Et, surtout, cette sororité, non divisive, mais divisée n’empêche pas une entraide dans la lutte contre le patriarcat. Bref, un concentré de pistes de réflexions qui montre qu’il reste des choses, pas seulement à faire, mais à construire.

Si beaucoup regretteront les quelques pages que constituent ce premier essai (seulement 140 pages environ) où toute la diversité des femmes n’est pas balayée, Complicit No More demeure un livre très riche, qui donne accès à pas mal de références par une courte bibliographie des auteurs, des noms de féministes peu connues, et des liens vers les associations ou essais dont elles se sont servies.

Vous pouvez visionner ici la conférence donnée par les auteures :

Media Diversified est à l’origine de ce projet, et on espère fortement qu’ils feront une seconde édition ! Ce livre est en anglais, mais je l’ai trouvé très accessible. Je n’aime pas vraiment les regroupements d’articles car je les trouve souvent inégaux, mais pour le coup, j’ai trouvé chaque article passionnant et je n’en ai pas esquivé un seul !

 

 

Notes 1. Nuits particulières.

  • Encore une fois, la nuit nous est toujours particulière, avec ses nouveaux desseins. Je surprends parfois Mathilde, assise sur le carrelage du petit balcon, fumant dans la nuit des écumes de pensées ou encore est-ce à l’aube que je la surprends, toujours à la même place, étaler du vernis foncé sur les ongles de ses pieds quand le ciel devient lumineux et qu’à l’horizon, la mer berce la côté de son indécente beauté.Les nuits de Mathilde sont silencieuses; mais nous en avons appréciés le goût lorsque, repues d’alcool et de désir, nous sommes revenues de soirées.

    Ce sont dans ces nuits si particulières que l’on peut parler du noir. Je me souviens que c’est dans le noir que Po  m’avait parlé d’elle, que nous avions échangés nos blessures de femmes noires, bestialisées et sexualisées, leur beauté démembrée à perpétuité.

    Les récits de nos corps offraient une version différente : c’était comme pointer du doigt les cicatrices marquantes, quand on ne parlait que des égratignures le jour. Regarde cette peau noire, regarde ce pigment qui justifie que l’on demande les papiers de ma mère, regarde cette mélanine trop élevé qui justifie que l’on déshabille mon père à l’entrée d’un magasin, et ce, pour une baguette de pain
     
     Regarde mon teint, peu plus clair que mon grain de beauté, et pour lequel on me suit, me dénigre, me dévisage, m’efface, m’ignore, me discrimine, me moque, me tait et me tue, aux quatre coins du monde. C’est toujours dans le noir, là où nos peaux se confondent, que l’on raconte ces histoires là, celles où l’on nous perce le flanc parce que notre sang n’est pas assez rouge.
     
    Notes extraites de mon carnet.
     

Malcolm X : Islam et culture de l’empowerment (Part 2)

  Nous disions précédemment que Malcolm X a tiré ses inspirations principalement de références afros (sans pour autant négliger les références classiques occidentales, comme les philosophes européens, etc) et des cours dispensés par Elijah Muhammad dans son apprentissage sur l’Islam. N’ayant … Continue reading

Roots & Inspiration:”Women” by Carol Rossetti [Eng,Fr]

  Sur son tumblr, une des images de cette série était une femme mince dont la légende dénonçait cette injonction aux formes féminines pour prouver sa féminité. Un commentateur a demandé “pourquoi il manque un bras à cette jeune femme … Continue reading

Roots & Inspiration supports : Coco & Breezy [Eng, Fr]

“Quand nous étions jeunes, nous étions harcelées à l’école parce que nous étions différentes. Et nous avons transformés le fait d’être différentes et d’être harcelées en quelque chose de positif : les lunettes de soleil. C’était une sorte d’échappatoire, nous les portions face à ceux qui nous harcelaient et bien avant de nous lancer dans leur design, nous en portions tout le temps, déjà. Les lunettes de soleil étaient un moyen de nous fournir un certain de niveau de confiance que nous n’avions jamais eu.(…) A 19 ans, nous avons quittés nos boulots, nous avons vendus nos vêtements, essayé d’avoir autant d’argent que nous pouvions, et nous avons acheté nos billets d’avion. Les gens pensaient qu’on était folles… et nous étions folles ! Mais vous avez besoin d’être assez fous pour changer le monde !”

Originaires du Minnesota, les jumelles Coco et Breezy racontent leur parcours : comment elles sont passé d’un simple Myspace pour aujourd’hui fournir les accessoires à des stars telles que Lady Gaga, Rihanna, Nicki Minaj…etc, en passant par un appartement aussi grand qu’un matelas en plein New York.

Super inspirant !

Salon du livre 2014 : 10/18, des cartes de visite et des ampoules.

“10/18, c’est l’âge requis pour lire cette collection ?” Si vous me suivez sur Twitter, vous savez certainement que j’étais au Salon du livre de Paris, cette année. Pas en tant que visiteur, non, ce serait trop facile. J’y étais … Continue reading