L’intersectionnalité : vers un idéal nocif ?

Voilà un moment que j’ai parlé avec différentes personnes sur Twitter, et le climat actuel est de plus en plus lourd. La faute à cette intersectionnalité qui, une fois de plus, est diluée dans un ensemble d’interactions et de mécanismes problématiques; mais surtout d’un idéal quasi nocif. En écrivant ce texte, je suis persuadée que certains y verront l’occasion de reprendre ces éléments pour critiquer l’intersectionnalité en faveur d’un militantisme MaLutteLaVraie qui favorise une hiérarchie entre les oppressions. Là n’est pas le but, et je pense que les personnes qui s’intéressent suffisamment et réellement à l’intersectionnalité reconnaîtront la nécessité de parler de ces problèmes, si l’on veut être un tant soit peu honnête entre nous. L’auto-critique n’est pas “divisive”, mais constructive.

De l’importance de la parole

L’un des premiers constats de plus en plus parlant au sein de cette intersectionnalité chaotique, est le relais de la parole totalement inégale selon les oppressions.

J’avais déjà noté cette différence à la création du HT #safedanslarue avec @the_Economiss qui, s’il parlait “à toutes les femmes”, avait considérablement éclipsé le HT #Vismaviedefemmeracisée, pourtant tout aussi relayé sur Twitter. C’est donc sans surprise que les événements touchant la transphobie, la biphobie, la prostitution et autres se voient être les sujets les moins relayés, si ce n’est pour réclamer un certain mérite comme l’a fait OLF avec l’entrée du mot “lesbophobie” dans le dictionnaire cette année.

L’intersectionnalité a beau être l’occasion de souligner ces oppressions, il subsiste une hiérarchie propre aux mouvements TM dans la mise en avant de celles-ci. Un fait divers relatif au harcèlement de rue sera volontiers plus relayé et partagé qu’un meurtre transphobe en France. En d’autres termes, malgré la reconnaissance et corrélation de ces intersections, nous entretenons des mécanismes hiérarchisants dans le traitement et la diffusion de ces paroles d’oppressé(e)s, alors que l’approche intersectionnelle d’origine tend à les dissoudre.

Beaucoup diront “on ne peut pas tout retransmettre/retweeter sur tous les sujets“, mais cela justifie-t-il la surabondance et primauté de sujets “généraux” alors que l’intersectionnalité tend à lutter pour les femmes et leurs spécificités ? N’est-ce pas le but de cesser un traitement universel que les médias font constamment pour le “particulier” ? Surtout que ce “particulier” l’est parce qu’on l’exclut des sujets “principaux”.

C’est ce qui est arrivé notamment avec l’affaire “Bring back our girls”. Tout le monde s’en est emparé comme le token d’une diversité des causes, défendues par les milieux militants et associatifs sans nécessairement avoir traité avec les acteurs et assos sur le terrain, les journalistes africains, etc. En témoignent l’article de la féministe Jumoke Balogun sur la situation politique au Nigéria et les conséquences du #HT ou du blogger Atane    sur l’expertise improvisée vis à vis du Nigéria. Il y a eu cet élan de solidarité pour les concernées, et non “avec” les concernées.

Ainsi avons-nous vu se reproduire l’éternelle prise de parole des Occidentaux, donnant lieu à une multitude de digressions : le débat sur les circuits de prostitutions certes, a son importance, mais ce serait de la mauvaise foi que d’ignorer les discordances actuelles entre certains mouvements et la récupération de ces jeunes filles dans bon nombres de propos, comme le traitement islamophobe de cette information, et la représentation misérabiliste du Nigéria; le tout contribuant finalement à une intersectionnalité marketing puisque ce qui demeure sur le devant de la scène sont la parole et les initiatives des militants de l’Occident. Par exemple, on n’oubliera pas cette magnifique récupération du HT par des féministes américaines qui s’en sont attribuées la paternité, rendant #BringBackOurGirls l’occasion d’une campagne promotionnelle.

Alors à quoi est dû cette dérive ? Si ces abus de parole se perpétuent, c’est bien à l’échelle individuelle.  On est, d’une manière ou d’une autre, conditionné par la visibilité récurrente de certains sujets et sommes tentés de les diffuser, plutôt que des articles éparses ou sujets dit “sensibles” ou “polémiques”. Ce qui est assez choquant est de voir que ces mêmes sujets dit tabous ont des concerné(e)s sur Twitter permettant de désamorcer cette idée qu’on ne doit pas parler de prostitution, de transphobie, etc. Twitter ne favorise pas cet imaginaire collectif aux sujets choisis, justement parce qu’il donne la possibilité à certain(e)s concerné(e)s de s’exprimer. Et pourtant, ces sujets mal aimés persistent. Nous sommes clairement les maillons de cette diffusion et nos partages ont une incidence dans l’entretien de cette hiérarchie au sein des mouvements d’anti-oppressions.

A négliger cette réalité, l’intersectionnalité devient une forme de militantisme délavé où l’intersection permet davantage de faire bonne figure, de donner bonne conscience, plutôt que de donner lieu à de réelles implications et à un réel réseau entre opprimés.

 

Un idéal nocif ?

Il me semble que l’échelle individuelle est sous-estimée alors que beaucoup de personnes en faveur de l’intersectionnalité reproduisent une certaine censure des minorités au nom d’un idéal “intersectionnel” –  et là, on assiste à un vrai glissement entre l’idée que l’intersectionnalité est une approche, et non un mouvement en soi. Je vous le donne en mille : on retombe dans le #MaLutteLaVraie, l’injonction à l’intersectionnalité, pour une face unique d’un féminisme inclusif, tout lisse….alors que qui dit inclusif, dit face multiple. A se demander si ces mêmes militant(e)s affichant “intersectionnel” dans leur bio savent l’origine et la notion même de l’intersectionnalité de Crenshaw…

L’exemple que l’on peut donner est cette facilité de ces personnes à se revêtir de la cape “intersectionnelle” sans même remettre en question les propos qu’ils ont tenus vis à vis d’autres victimes; ni même le silence devant certains bashing.  Oui, l’intersectionnalité est devenue le synonyme d’une absolution où sous prétexte qu’une personne a ouvert les yeux sur les corrélations entre les discriminations, elle doit être excusée. Et ses victimes, se taire.

Il n’est pas question de tenir un procès pour valider les partisans de l’intersectionnalité, mais cette absolution s’accompagne systématiquement d’un déni des paroles des victimes. Victimes muselées en faveur d’un discours intersectionnel que l’on veut “au-dessus de ces broutilles“, il semble que l’intersectionnalité dans le cadre du militantisme français se noie dans un intellectualisme exacerbé où de nouveaux rapports de dominants et dominés s’instaurent, à nouveau. Cachez les plaintes des victimes que l’on ne saurait voir ! 

Ainsi, l’indignation préférentielle est un poison au sein d’une intersectionnalité malade, et la valeur de la parole des oppressés se voit marchander. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai constaté que certain(e)s féministes valent d’être défendues plus que d’autres, visiblement, et comme par hasard, les profils de ces victimes délaissées sont celles des oppressées les plus marginalisées.

Face à cette dissolution problématique d’un concept pourtant nécessaire et très riche, il n’y a pas besoin d’être devin pour imaginer les scissions prochaines. Ce malaise est légitime compte tenu de cette tendance à laisser couler, à cacher ces problèmes derrière le mot “compliqué/complexe” pour éviter de s’y pencher réellement.

Je me suis interrogée sur les solutions potentielles à cela et à mon sens :

  • Il faut cesser de se déresponsabiliser face à la représentation d’un mouvement intersectionnel : on ne peut pas décemment se dire inclusif tout en négligeant l’impact de nos actes et propos en tant qu’individu. L’individu compte, et surtout à des conséquences sur l’individu d’à côté. Cessons de donner de la valeur à certaines paroles pour ensuite accuser les plus marginalisé(e)s de réclamer une primauté de la souffrance, quand ces derniers ont raison de se plaindre. Cessons de cautionner ce silence sordide et flagrant selon les victimes bashées de manière récurrente. En d’autres termes, cessons de prétendre tenir une conduite, quand celle-ci s’applique selon des tarifs de faveur.
  • Les blogs – participatifs ou personnels – sont l’occasion d’avoir une parole libre; ça reste pour moi le meilleur média où la parole des concerné(e)s est moins altérée ou parasitée. L’initiative de sites collectifs est également l’occasion d’entretenir une interaction et une corrélation entre concerné(e)s, mais aussi de créer un système de références qui ne soit pas régi nécessairement par des monopoles de la parole.

Il est temps de réaliser qu’il y a un problème.

Quelques liens pour aller plus loin :

L’intersectionnalité de Kimberlé Crenshaw, une définition pour s’y retrouver.

Nécessité de l’approche intersectionnelle et Une preuve de plus de l’impasse d’un certain féminisme actuel de MsDreydful

Regards sur l’intersectionnalité

Nos propres étendards de La Sale Garce : “il est grand temps que nous nous fabriquions nos propres places puisqu’on refuse encore et toujours de nous les faire, et que nous devenions nos propres étendards”.

Anti-homophobie et anti-racisme: la question de l’intersectionnalité, sur les conflits au croisement.

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Réflexion 3: “Ah non, pas de filles, c’est trop de soucis et ça se fait violer!”

Je l’avoue, il y avait de l’alcool sur la table, et on avait pas mal mangé.
C’était une soirée comme une autre, et puis, je ne sais pas comment, mais nous en sommes venus à parler de proches ayant eu récemment des enfants. C’est là, entre rires éméchés et faux débat que la phrase est tombée : “Ah non, pas de filles, c’est trop de soucis, et ça se fait violer!”. J’ai arrêté de rire. Je leur ai demandé si c’était sérieux. La réponse était soupesée. D’autres phrase du genre ont jailli dans la soirée, mais j’étais comme prise dans une torpeur insidieuse et, la fatigue aidant, je me sentis démunie. La phrase était passée, le sujet avait changé. Mais j’ai bel et bien arrêté de rire.

Sur le chemin du retour, je rentre seule. Je remonte la rue commerçante principale, et un mec m’interpelle dans mon dos. “Eh bébé !” Je ne me retourne pas. “Eh vas-y réponds !”. Je marche de plus en plus vite, et j’entends un lointain “eh la grosse !”. Je tourne au coin de la rue. N’entendant plus rien, je souffle de soulagement en voyant des petits groupes de personnes, mixtes. J’en dépasse un premier, et en même temps que je les contourne, je me rends compte que le mec qui m’a interpellé est juste derrière moi. Je ralentis au niveau du second groupe, et mon harceleur se sent obligé de me dépasser pour ne pas éveiller les soupçons, il se retourne et me fait une grimace avant de rire et de disparaître dans une ruelle. J’attends un peu et presse le pas jusqu’à chez moi. Je finirai mon chemin à marcher au milieu de la rue éclairée, malgré les voitures.

C’est trop de soucis, ça se fait violer“.

Je ne savais pas que j’étais de la “chair à viol”. On m’incombe une passivité, on me détermine un statut de victime potentiel à cause de mon sexe. Pas à cause de la société et ou des potentiels agresseurs; non, dans cette phrase, la potentialité, c’est mon sexe qui en est responsable. Selon elleux, le fait d’être une femme justifie alors le climat anxiogène, il devient le socle de “trop de soucis”. Dans une société qui clame son statut “développée” et “évoluée”, je constate qu’une phrase de soirée vaut tout autant que certains villages d’Inde où des bébés sont tuées à la naissance car une fille coûte trop cher.  C’est ce genre de reportages qu’on te montre comme une vitrine pour te rappeler que t’es pas mal lotie, ici, en France. Je ris.

 On voudrait te faire croire que t’es une femme indépendante parce que tu n’es pas dans ces reportages, qu’il n’y a donc pas besoin de féminisme. Que le féminisme est une affaire de filles enragées qui se plaignent tout le temps. Et, de l’autre côté, tu as ces personnes, hommes ou femmes, qui tolèrent un féminisme “noble”. C’est ceux qui te répondent, un peu pantois “bah, ouais, les droits des femmes quoi”… C’est un féminisme de l’imaginaire qui permet d’alléger les consciences, un peu comme la déclaration des Droits de l’Homme qui sert de caution quand on dénonce les diverses discriminations dans ce pays.

Cet imaginaire de tolérance pratique, ça fait bien, ça évite de se dire qu’on est intolérant. Juste à côté du “racisme, cette affaire de cons isolés”, tu as le “féminisme, cette affaire de droits des femmes”. Ils sont creux, ils ne servent pas réellement et sont totalement déconnectés de la réalité, mais ils rassurent, parce qu’ils sont là. Même cet ersatz de féminisme n’est pas vrai, car très vite, si tu le questionnes, tu verras que ça n’ira pas au delà de “bah les inégalités salariales”. Si tu dépasses cette ligne, ce féminisme-totem: “tu exagères”.

“Le sexisme, je trouve ça drôle”

Un mec m’avait dit ça sur Twitter, quand on lui disait en quoi un clip vidéo était sexiste. En même temps, je le comprends : comment peut-on comprendre le sexisme quand on nous apprend que le féminisme est un vague machin “qui traite des droits des femmes” ? En quoi marcher dans la rue, de soir comme de jour, a un rapport quelconque avec un droit ?

Parce que des gens sont bloqués dans un imaginaire tolérant de concepts vides, le sexisme a des jours heureux devant lui, au point que des femmes mêmes ne réalisent pas son ampleur. Elles se disent qu’elles devrait changer, se contorsionner dans une place que la société peine à leur accorder, histoire d’être safe et tranquille. Cette même société qui lui dit: “tu portais une jupe ? tu l’as bien cherché”, “ah toi aussi, si tu n’étais pas aussi belle, tu n’aurais pas autant d’emmerdes”; “pourquoi tu te plains ? Tout le monde a des problèmes plus graves que de se faire complimenter dans la rue”.

Au delà de l’impact psychologique de ces phrases, et physique des agressions à répétition et variables, l’espace social des femmes est réduit à la fois d’un point de vue spatiale (se contraindre à prendre des chemins éclairés, à faire des détours, etc) et temporelle (il y aura toujours quelqu’un pour induire que je suis responsable du fait que je suis une victime potentielle. Toujours. A répétition.).

Je portais un pantalon jean, un sweat et un blouson. Si le sexisme n’existait pas, je n’aurais pas à me justifier sur la tenue que je portais, mais parce que, précisément, je suis d’emblée responsable d’être une victime potentielle, je dois “m’expliquer”, “convaincre” de mon innocence contre une hypersexualisation que l’on m’attribue sous prétexte de la tenue que je porte. Combien parmi vous se sont imaginés une tenue aussi basique ?

Le sexisme, ce traitement discriminatoire des femmes est ce qui pousse les femmes à revendiquer leur droit de se balader dans la rue sans qu’on les hypersexualise (“avec ta jupe, comment veux-tu qu’un mec résiste ?”, je ne suis pas une poupée gonflable), infantilise (“une femme, ça sort pas toute seule à des heures pareilles”), sans qu’on les retrouve muselées pour avoir dénoncer le harcèlement de rue :

Pour voir jusqu’où cela va, je vous conseille d’aller lire le témoignage de Jack et surtout les réactions immondes de certains. Aujourd’hui donc, on en est à un point où l’on peut lire ce genre de commentaires écrits par des hommes qui ne veulent pas reconnaître leurs privilèges (des mecs qui se disent tentés d’harceler à cause d’une jupe… et ce sont les féministes, les frustrées?) lorsqu’une femme se plaint. Cela explique le HT #safedanslarue. Cela explique que, durant une soirée, des gens soient amenés à penser que la présence future d’autres filles, d’autres femmes cautionnent et participent à ces harcèlements. Avant même de naître, ces gens refusent à ces futures filles d’être considérées comme des victimes, et préfèrent les concevoir comme des problèmes.

Alors, dis-moi, est-ce que tu ris toujours ?