Atelier :”Repenser la narration : les femmes noires prennent la parole”

Évidemment, il y avait dunBey dans la conversation.

Ces deux derniers jours, j’ai animé un atelier dans le cadre de l’Université populaire organisée par Assiégées. J’avais déjà eu l’occasion de discuter avec des gens, ou même d’en rencontrer lors de cafés littéraires que j’avais organisé, mais l’atelier était une première ! Au milieu d’une vingtaine de femmes noires, entre 20 et 30 ans, nous avons échangé, débattu et réfléchi à la réappropriation de notre narration.

Concrètement ça veut dire quoi ? Eh bien à l’aide de supports et d’articles, mais aussi des expériences des participantes, nous avons d’abord analysé les rouages de l’imaginaire collectif, en voyant comment le capitalisme, le coloris me et l’occidentalisation configurent nos”modèles”, souvent des femmes noires influentes ou au contenu influent répondant à des codes. C’était très intéressant de distinguer l’importance de la représentation et les capitaux que celle-ci engendre et dont les principales concernées ne sont pas bénéficiaires (voir la polémique autour d’Empire et de directeur raciste de la chaîne).

Ensuite, je les ai questionnées sur la légitimité de notre revendication “pour nous et par nous”, et j’ai été frappée par cette colère et fatigue commune que l’on’partage en france, à devoir se justifier, s’excuser, et s’isoler. La non-mixité de l’atelier a vraiment été salvatrice, dans le sens où nous acceptons nos points communs comme nos divergences dans la restitution des femmes noires.

Enfin, la troisième partie était la plus intéressante. Co-anime avec la blogueuse Many, nous avons abordé l’importance du réseau que nous formons en tant que femmes noires, et de l’application de nos compétences pour construire des projets. Je ne compte même plus le nombre de projets cools et divers qui ont été énoncés ! J’étais vraiment heureuse de voir cette réserve d’idées. Il y en a d’ailleurs que nous espérons mettre en pratique – dès que j’aurais retrouvé un ordi potable, tchip.  La dimension d’empowerment était essentielle à cet atelier pour moi, je voulais qu’elles repartent en sachant qu’elles sont dans leur droit, qu’elles sont légitimes et qu’elles peuvent créer, à leur échelle, des outils pour se réapproprier leur narration.

Chaque séance s’est terminée sur le parvis de la BNF, parfois jusqu’à 2h du matin si je ne me trompe pas lol, tant nous avions à dire, à échanger, de manière franche, sans gêne et sans filtre. (Mention speciale quand la secrétaire blanche a entendu une des participantes parler de privilège blanc 😂).

Ce que je retiens également de cet atelier, c’est qu’il gagnerait aà se décentrer. Des femmes se sont déplacées de loin pour cet atelier, et le thème de l’isolement est revenu souvent, surtout pour celles qui comme moi viennent de province. Je compte donc réitérer l’expérience hors de Paris et hors de l’Université populaire, et je vous invite à balancer vos commentaires pour me dire où devrait être ma prochaine destination ;).

D’un point de vue personnel, ça m’a énormément touché de voir que mon blog avait touché certaines des participantes dans leur parcours, et la manière dont elles voulaient “susciter la même chose” à leur tour – (et par la même occasion, j’apprends que des professeurs étudient mes textes dans leurs cours… Mmh faudra qu’on m’explique comment ça se passe, ça m’intéresse !). Bref, ça m’a rappelé pourquoi et pour qui j’écris, et surtout le but de ce blog : laisser une trace pour des filles comme moi.

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Beautés noires – 2 : Misogynoir intracommunautaire, un corps corrompu

2. Misogynoir intracommunautaire

[TW: Spoiler, violence domestique, viol]

Dans le magnifique roman Couleur Pourpre, Alice Walker (afroféministe de renom, à l’origine du concept womanism) raconte l’histoire déchirante de deux soeurs, Celie et Nettie, vivant avec leur père veuf. Un jour, un homme se présente à leur père, demandant la main de Nettie, plus jeune et plus jolie que sa soeur. Mais le père des deux filles, soucieux de placer d’abord son aînée qu’il trouve laide, Celie, décide de la lui proposer à la place. Amer, Albert le prétendant accepte et la marie. S’en suit alors une vie de tourmentes où Celie doit servir son mari et ses six enfants tyranniques, soumise à ses coups quand l’envie lui prend. Quand Nettie apparaît un jour à leur porte, fuyant leur maison familial à cause des attouchements de leur père, le mari de Celie voit une nouvelle opportunité d’avoir la soeur qu’il désirait, et accepte qu’elle loge avec Celie et sa famille. Mais quand Nettie refuse les avances de l’homme, il décide d’interdire les deux soeurs de se revoir, les forçant à se séparer :

Couleur Pourpre est une oeuvre très riche dont chaque femme du livre pourrait être citée, tant les sujets de la femme noire sont multiples. Ce qui nous intéresse ici est le rapport d’Albert à Celie qui, à défaut d’avoir pu faire sa vie avec Shug, une chanteuse claire de peau et aux traits fins, déverse sa frustration sur la jeune femme pendant des années. Animés donc de cette attirance pour les modèles de beauté établis, les hommes noirs ne sont pas en reste dans cette manière de perpétuer le mythe de la laideur des femmes noires. Par un dénigrement du physique des femmes foncées, il y a également le prolongement de cette laideur en une culpabilité : ainsi la femme noire serait plus belle si elle faisait “assez d’efforts” pour reprendre les codes (cheveux lisses, peau claire, etc) des femmes blanches, sa beauté naturelle serait par défaut une preuve de négligence et justifierait le manque de respect des hommes noirs à son égard. Ce discours est propre à la misogynoir intracommunautaire.

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Cellie et Shug, la femme qu’Albert convoitait auparavant. Shug apprendra à Cellie a s’accepter et à renouer avec sa soeur.

La misogynoir est le terme pour qualifier une misogynie spécifique visant les femmes noires, et produite par les hommes en général – indépendamment de leur couleur de peau, donc. Le cas intracommunautaire est important, dans le sens où nous serions tentés d’imaginer que le(s) beauté(s) noire(s) seraient plus encensées par les hommes noirs : c’est une idée fausse. Les communautés afros n’échappent pas aux diktats de beauté de la suprématie blanche, et les perpétuent avec le colorisme, et d’autres injonctions portant sur le corps de la femme noire. C’est ce que Trudy, l’afroféministe et auteure de Gradient Lair, explique ici :

Misogynoir intraracially is proliferated with colourism, fat shaming, classism, ableism, homophobia, transmisogyny (i.e. when Laverne Cox is street harassed and asked is she “a nigga” [transmisogyny in a Black cultural context] or “a bitch” [misogynoir in a Black cultural context] literally no one else on Earth but a Black trans woman would experience that; period) and other oppressions.

La misogynoir est donc une extension intracommunautaire d’une misogynoir généralisée dans notre société. Les normes patriarcales qui la sous-tendent dépendent évidemment du contexte où elle s’effectue : par exemple, dans certains pays africains, des femmes minces et avec des formes peu marquées subissent un body shaming spécifique car elles ne correspondent pas au modèle de la femme noire avec des rondeurs. Le schéma a beau être différent donc, le corps de la femme noire reste soumis à des modèles de beauté dominants, régis par des normes patriarcales.

En conséquence, la participation des hommes noirs au maintien de ce dénigrement raciste et sexiste s’explique, non seulement par un racisme intériorisé, mais aussi par leur privilège masculin qui prime sur la condition féminine des femmes noires. C’est ce qui leur permet de bénéficier des normes patriarcales et d’exercer leur domination dans une sphère intracommunautaire, comme le développe Trudy :

“because of how cis, heterosexual, and male privilege function, cishet Black men have privilege over Black women and can reward/punish through patriarchal norms and violence, even as Black men face other oppressions (including racism that Black women also face). This can be seen in intraracial spaces that Black men are expected to dominate and control, such as the home, the Black Church, community organizations (who organizes versus who is seen/lead), Black cultural production (i.e. hip hop, comedy, film), the budding business of “relationship advice” as a secular space of Black male domination in the way the Church is, and public social space (i.e. street harassment) in communities.”

Ainsi, la frustration d’Albert déversée sur Celie est emblématique d’une domination masculine sur le corps de la femme noire. Le corps noir, élément commun, ne suffit donc pas à rassembler les personnes noires et à pallier une violence et une stigmatisation extérieures, car il est soumis à l’oppression sexiste en son sein (en plus d’une oppression raciste que nous avions développé dans la première partie).

Pire encore, l’emprisonnement du corps noir dans un système raciste et sexiste est tel qu’il a donné lieu à deux mythes destructeurs aux USA, comme le décrit Angela Davis :

  • Le mythe du violeur noir : d’une part, les hommes noirs étaient connotés comme une constante menace pour les femmes blanches. Hypersexualisés de manière agressive, ce mythe a provoqué des lynchages massifs d’hommes afro-américains pour justifier le système raciste aux Etats-Unis.
  • Le mythe de la mauvaise noire : de l’autre, les viols punitifs ou autres, subis par les femmes noires à cause des hommes blancs ont participé à la stigmatisation de la femme noire comme étant un être honteux, méritant d’être dénigré. On peut citer aisément le traitement de l’affaire DSK.

Ces deux mythes sont amèrement décrits comme jumeaux, c’est à dire qu’ils fonctionnent et se maintiennent l’un et l’autre au sein d’une même société oppressive :

“The myth of the black rapist of white women is the twin of the myth of bad black woman – both designed to apologize for and facilitate the continued exploitation of black men and women. Black women perceived this connection very clearly and were early in the forefront of the fight against lynching”

L’image d’Albert séparant Celie de sa soeur, soit la seule personne qui la rassurait et la poussait à s’accepter est le premier chapitre d’une longue vie où Celie va tenter de s’affirmer par d’autres regards que celui de son mari, afin de s’émanciper.

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Le passage haletant où Cellie brise le silence et brandit le couteau après des années à subir sa misogynie destructrice.

 

S’émanciper à la fois des diktats occidentaux et blancs et à la fois de la domination masculine, voilà le joug auquel est soumise la construction d’une beauté noire et de l’identité de ces femmes. Face à ces oppressions entremêlées, la sororité entre femmes noires apparaît comme le vecteur d’espaces safe, soit des espaces d’empowerment et d’estime de soi pour cette beauté noire si difficilement plurielle dans sa revendication, et évitant l’écueil de remplacer un diktat par un autre… Mais qu’en est-il vraiment ?

 

 

 

Beautés noires : La femme noire et le white gaze

[Trigger Warning/Avertissement : agressions sexuelles, violence, spoile] Si vous suivez How to get away with murder, vous n’avez pas manqué la scène marquante où l’héroïne se démaquille et se dévêtit de tous ces apparâts pour se révéler à elle-même dans … Continue reading

De Billie Holiday à Miguel Asturias… Premier café littéraire !

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Avec les aléas du quotidien, j’ai bien cru que ce café littéraire tomberait à l’eau ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on serait passé à côté d’un bon moment. Vous avez été quelques uns à me demander où/quand/pour qui se tenait ce café, et il est normal que peu de personnes n’aient eu d’informations pour cet événement car je voulais d’abord faire un premier essai. C’est donc en petit comité entre femmes “racisées” que nous avons tenté l’expérience, sans thème défini pour cette première rencontre où chacune a emmené le livre de son choix. Voici la liste des oeuvres qui ont été présentées :

  • Tar Baby – Toni Morrison

  • Plats d’existences – N. Bachet, F. Mourlon, E. Lasida

  • L’oeil le plus bleu – Toni Morrison

  • La carte d’identité – J.M Adiaffi

  • Noire, la couleur de ma peau blanche – Toi Derricotte

  • Lady sings the blue – Billie Holiday

  • Les Belles Ténébreuses – Maryse Condé

  • Monsieur le Président – Miguel Asturias

  • From a place of Blackness – Andile Mngxitama, Aryan Kagunot

A mon grand étonnement – j’avais peur qu’il y ait des silences -, chaque livre a donné place à des discussions très très riches !  Au point qu’il faille nous rappeler que nous n’avions pas fini de faire le tour de table et qu’il nous fallait voir tous les livres avant la fin du café. Il était intéressant de voir également les différentes perspectives, notamment pour L’oeil le plus bleu que j’avais lu et dont l’interprétation de la fin était bien différente pour l’une des participantes. J’ai énormément appris, tant sur les personnes présentes que sur les réflexions qui ont découlé de ces lectures. Aussi, je pense avoir surpris tout le monde avec, parmi les livres que j’ai amené, un livre de recettes (axé sur le partage des cultures à travers des plats internationaux et le vécu des personnes qui ont proposé ces recettes) ! L’occasion de montrer qu’il n’y a pas de “bons” ou de “mauvais” livres 🙂

Je pense sérieusement réitérer l’événement et je pense avoir déjà choisi le thème : l’engagement. On reste souvent attacher à l’idée que l’engagement s’apprend nécessairement dans les essais théoriques, mais pour avoir commencé avec de la fiction, j’aime l’idée de ces livres qui ont participé à un certain cheminement ! Aussi, l’engagement est multiple : il peut être vis-à-vis d’une cause comme vis à vis de soi, des autres… Et même quand il s’agit de soi, ça peut être un engagement suivant une chose en particulier. Bref, l’intérêt d’un thème large est l’investissement que les participants y mettent, avec leur enthousiasme et leurs réflexions !

Quant au public visé, j’ai été sensible à cette sécurité qui a permis de délier les paroles de ces femmes “racisées”, ce que je tiens à conserver. Toutefois, il y a eu des discussions où j’aurais été curieuse de voir des hommes “racisés” participer, notamment pour des thèmes comme “l’engagement”. Je dois y réfléchir encore un peu 🙂

Aussi, vous aurez peut-être l’occasion de voir quelques images de ce café dans le documentaire très attendu d’Amandine Gay, Ouvrir la Voix, dont l’équipe qui nous a suivi durant ces quelques heures.

De belles rencontres en perspective !