Ces 5 livres que devraient connaître les femmes noires… (1)

Il y a quelques jours, une de mes abonnées m’a demandé : “quels seraient les livres que tu recommanderais pour les femmes noires ?”. Si la diversité de nos identités n’est plus à démontrer, nous restons souvent soumises aux mêmes agressions racistes, sexistes, et de la misogynoir : ces conditions réunies amènent souvent au dénigrement des femmes noires, et à leur exclusion. Parce qu’il me semble important qu’on cesse de prendre la dénonciation de ce que les femmes noires peuvent subir comme de la victimisation, j’énoncerais certes des lectures qui les célèbrent, mais aussi des lectures qui me semblent importantes pour mettre un mot sur les oppressions qu’elles subissent.

S’il est facile d’accuser les femmes noires d’être “des victimes”quand elles ne répondent pas à cette injonction latente où la femme noire doit être forte, digne, même dans sa souffrance, – de la femme antillaise poto mitan à la femme africaine – on oublie qu’elles ont toujours su construire, évoluer, et créer par la suite. Et j’aime penser que ce blog a commencé de cette façon : celle où je me suis retrouvée à me demander ce que j’étais dans un pays qui demande des comptes sur mon identité, pour aujourd’hui avancer et avoir de grandes opportunités, de belles rencontres et des ambitions.

Cette première liste, très personnelle et forcément incomplète, est un moyen pour moi de donner un peu de ce que j’ai ressenti quand j’ai lu Tar Baby de Toni Morrison, cette impression réconfortante que l’on existe quelque part. Enjoy

Women, class and race – Angela Davis

Type: essai

Douloureux à lire, mais tellement essentiel ! Pas besoin de se dire engagée pour lire cet essai fondateur sur la place des femmes noires dans une société patriarcale et raciste. De l’esclavage à son temps, Angela délie les intersections complexes entre les différentes oppressions qui conditionnent la place des femmes noires, les instrumentalisations auxquelles elles sont soumises, etc. C’est un livre vaste, je ne l’ai pas lu d’une traite, car il est difficile à digérer, tant les exemples sont précis et parfois décrits de telle manière qu’il est difficile de prendre du recul.

Pour qui ?

Pour celles qui souhaitent consolider ce qu’elles savent déjà sur les mouvements politiques des femmes noires, et voudraient un apport théorique, toujours concret aujourd’hui. (Je le conseille pour un public plus averti).

 

Blues pour Elise

Type : Roman – La critique du blog : ici.

Le premier – et seul ? – roman afropéen à ma connaissance qui réponde à une littérature afropéenne. Depuis, Léonora Miano a dirigé plusieurs recueils de nouvelles, mais, à mes yeux, Blues pour Elise est l’un des seuls romans afropéens qui puisse se réclamer de ce mot. Qu’il s’agisse des femmes antillaises, des femmes d’origines africaines ou africaines natives, elles explorent les différentes essences qui nous relient : le cheveu, la sexualité, le rapport aux personnes blanches, l’effet “Obama”en France, etc. Et pour tout vous dire, c’est le seul livre que je me suis retrouvée à lire à voix haute pour les femmes de ma famille…

Pour qui ? Pour celles qui ont toujours souhaité une sorte de Sex and the city un peu plus profond et à leur image, qui leur rappelle leur entourage et leurs identités en plein creuset de ce “Mon père est né là-bas, ma mère est née là-bas, moi, je suis née ici“.

 

Une si longue lettre – Mariama Bâ

Type : roman – La critique du blog

Ce doit être le roman le plus juste sur cette manière de décrire la place des femmes africaines sans être dans la caricature ou le flou. La justesse, et cette manière également de comprendre un peu plus la place de ces femmes dans d’autres cultures (ici, la culture sénégalaise). Mariama Bâ apporte un autre regard qui remet à sa place nos égos de femmes noires occidentales qui, parfois, peinent à comprendre nos soeurs d’un autre continent, ou encore nos aînées dans nos propres familles.

Pour qui ? Pour celles qui s’encombrent encore de préjugés sur la diversité des femmes africaines, l’absence de féminisme en Afrique, ou simplement qui voudraient connaître plus sur le poids des traditions chez certaines de nos aînées.

 

 

L’oeil le plus bleu – Toni Morrison

Type: roman – La critique du blog

Peu de livres saisissent l’enfance d’une petite fille noire, mais si seulement ce n’était que ça… Dans un jeu de miroirs, on suit l’héroïne qui aimerait “avoir les yeux bleus” pour être jolie, et heureuse, car tout semble sourire à ceux et celles qui en ont. C’était à travers une histoire tragique que Toni Morrison explore dans son premier roman plusieurs facettes du racisme, du sexisme, du rapport à la mère et à la maternité, de la violence des hommes. Un des livres les plus marquants de tous ceux que j’ai lu, qui laissera sans aucun doute, une trace…

Pour qui ? Gros trigger warning :  âmes sensibles, s’abstenir. Toni Morrison a une écriture qui dérange, elle force à sortir d’un certain confort de lecture en allant dans les détails, les plus violents, les plus embarassants et les plus tristes.

 

 

Pluie et vent sur Télumée Miracle, de Simone Schwarz-Bart

Type : roman – Critique à venir

Ca fait plusieurs jours que j’ai fini ce livre, et je n’ai toujours pas les mots pour ce roman. A mes yeux, toutes les femmes antillaises (natives ou d’origine) doivent lire ce livre. On suit une génération de femmes d’une même famille, et tellement de choses nous semblent familières, comme les plats de chez soi, la chaleur, le makrelaj des voisines, les secrets de famille, le courage des femmes dites “poto mitan”… Simone Schwarz-Bart n’a écrit que deux livres dans sa vie, et nous devrions être heureuses qu’il y ait au moins celui-ci.

Pour qui ? Pour celles qui ne sont pas rebutées par une écriture très lyrique, un paysage bucolique d’une île post-esclavage comme on en décrit rarement. De quoi contrebalancer des lectures plus lourdes et graves que l’on connaît dans la Négritude…

 

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Au creux de ta nuque – Hommage à Maya Angelou

On voudrait une de ces filles paisibles et futiles, qui dans un rire joviale déborde de grâce et de douceur. On voudrait faire de cette beauté irisée et constamment idéalisée; une femme singulière qui porte les yeux bleus de toutes. Mais je n’ai pas les yeux bleus, ni les cheveux blonds, ni cette jovialité polie, lisse et parfumée que l’on voudrait m’accorder. Dans cet élan de fantasme collectif, j’émerge, comme une fracture tacite entre ce que le monde attend de moi et ce quine m’a jamais concernée. Ce sont dans les éclats de rire, face à cette représentation factice de la femme, que je m’épanouis.

Il y a des parfums que je reconnais entre milles, celui de la pommade de coco qui file entre les doigts et les vagues noires de mes cheveux; cette odeur d’oignons et d’ail avant que ma mère ne saupoudre de colombo la chair de la viande. Il y a des chants, un langage si particulier; le “oh” du Cameroun qui vient ponctuer les fins de phrases, la vague du “r” caribéen quand le créole roule aussi vite que ne coule le lingala. Il y a de ces teintes, ces couleurs brillantes et vivantes dont le mot “noir” ne rend pas toute la diversité; des grains, à mesure que le cheveu résiste entre mon pouce et mon index. Je te parle peut-être d’un monde que tu ne connais pas, qui m’est aussi familier que la caresse agressive du peigne dans mes cheveux. Et pourtant…

Viens, assieds-toi. Baisse la tête en avant que je vois ta nuque, défais tes cheveux de ce qu’ils portent. Ca ne fera pas mal. Ca ne sera pas long. Mes jambes soutiendront ton dos. Viens, baisse bien la tête, que je te tresse maintenant l’histoire de ma vie.

Je n’ai pas envie de compter ces rencontres, mais je veux te conter ce que racontent leurs visages. Et, quand j’aurais fini, nous pourrons cesser de dire que nous ne savions pas, au nom de nos différences. Je te montrerai peut-être la forge de mon existence, dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus douloureux.

Alors, seulement, tu comprendras mes pleurs pour ces femmes noires disparues. Alors, seulement, tu pourras effleurer de tes doigts le maillon épais, rassurant et irrégulier qui lie nos êtres. Ce n’est pas dans la distinction, mais dans l’embrasement de notre métamorphose que tu me serreras la main, et que je te murmurerai à l’oreille : Still, I rise.

 

 

Mrs. Roots.