Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwartz-Bart : commémorer, une autre manière de raconter l’esclavage

« J’entends les paroles, les éclats de rire de man Cia là-bas au milieu de ses bois, et je pense à ce que en est de l’injustice sur la terre, et de nous autres en train de souffrir, de mourir silencieusement de l’esclavage après qu’il soit fini, oublié. J’essaye, j’essaye toutes les nuits, et je n’arrive pas à comprendre comment tout cela a pu commencer, comment cela a pu continuer, comment cela peut durer encore, dans notre âme tourmentée, indécise, en lambeaux et qui sera notre dernière prison. Parfois mon cœur se fêle et je me demande si nous sommes des hommes, parce que, si nous étions des hommes, on ne nous aurait pas traités ainsi, peut-être. »

 

Publié en 1973, Pluie et vent sur Télumée Miracle est un classique de la littérature antillaise, trop peu connu en France. Pourtant, son auteure, Simone Schwartz-Bart y a saisi toute la nécessité d’avoir d’autres narrations pour raconter l’histoire de l’esclavage et des communautés qu’il a ravagé. Si la Négritude et d’autres classiques outre-Atlantique ont su, au fil des années, fournir un patrimoine littéraire et historique pour qu’il nous soit possible de commémorer l’esclavage aujourd’hui, il est aussi important de sortir d’une histoire figée où les périodes historiques pré-esclavage et post-esclavage ont vu ces communautés évoluées. Alors, quoi ? Faut-il en rire comme le propose Paul Beatty, l’auteur afro-américain controversé, s’est amusé à le faire pour son prochain roman ? L’autre piège est sans doute cette binarité dans laquelle nous enfermons notre narration : parler de l’esclavage ne peut-il être que gravité ou dérision ? C’est un débat crispé où les mauvaises questions sont posées  car, avant de s’interroger sur la manière d’en parler, il faudrait savoir déjà, pleinement, de quoi l’on parle.

 

Ainsi, Simone Schwartz Bart nous plonge dans une campagne guadeloupéenne, où nous suivons les peines et les joies de Télumée, et des femmes qui l’ont précédée pour qu’elle devienne ce qu’elle est aujourd’hui, dans cette Guadeloupe vidée de ses forces après l’esclavage, où les Antillais vivent leur liberté dans une pauvreté sans nom, et où les descendants de colons possèdent les usines. Télumée ne comprendra pas toujours pourquoi sa grand-mère refuse de parler de cette ancienne époque, pourquoi celle-ci refuse de la voir travailler « à la canne ». De la souffrance de ces femmes – car ce sont elles qui tiennent la place centrale du roman, emblème de la figure « poto-mitan », ces femmes pilliers des familles antillaises, souvent monoparentales.”Je vais faire de toi une femme du monde”… Ce qui ressort d’autant plus de ce livre, c’est bien la place de la femme noire comme victime à la fois de la société, soumise autant à la violence des personnes blanches que des hommes noirs.

Aussi, l’auteure nous rappelle qu’une commémoration n’est pas forcément synonyme de gravité : elle met une narration bucolique, qui rappelle l’écriture sensible des Romantiques dans cette évocation de la nature, au service d’un folklore antillais peu connu, notamment avec cette cohabitation si familière de la piété des esclaves avec le spiritisme de ses traditions. De la douleur de l’esclavage et de la pauvreté, l’auteure met en avant la résistance des peuples caribéens à créer et s’émanciper de cette mémoire, pour qu’ils sachent célébrer leur survie et la création de leur propre histoire.

« Mais je vois aussi, je vois que nous ne nous y sommes pas noyés…nous avons lutté pour naître, et nous avons lutté pour renaître… et nous avons appelé « Résolu » le plus bel arbre de nos forêts, le plus solide, le plus recherché, et celui qu’on abat le plus… »

 

 

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