Mythologie de l’antiracisme – Partie 2

Partie 1

 

Une mythologie de l’antiracisme

 

Ce récit déjà écrit pour les minorités ethniques repose sur une mythologie de l’antiracisme, c’est-à-dire un ensemble de mythes construits selon une civilisation – ici, l’Occident. Parler de mythes, c’est donc aussi souligner un décrochage avec le réel, un problème récurrent dans la représentation de l’antiracisme : ainsi, dans le Panthéon des grandes figures de l’antiracisme, on retrouvera une narration manichéenne et polissée. Quoi de mieux que l’opposition entre Martin Luther King et Malcolm X, très reprise en Occident, pour illustrer une narration tronquée ? On préférera toujours opposer ces derniers comme le Bon et le Mauvais en effaçant les nuances et les complexités de leurs engagements, car l’image de Martin Luther King, est moins gênante pour les personnes blanches, que celle de Malcolm X.

Dans la même veine, on préférera toujours parler du discours « I have a dream », texte universalisé au possible dans cette tentative d’effacer les rapports de domination entre les races, plutôt que « Why can’t we wait ? », où Martin Luther King pointe du doigt, lors de son emprisonnement, cette patience infinie demandée aux communautés noires qui, soit disant, ne “comprennent pas” et doivent attendre une égalité que l’Etat leur promet.

Dans le cadre francophone, on saluera la Négritude comme une littérature noire francophone émergente sans questionner ce qu’elle représentait dans la blanchité de la littérature classique française – un sujet et un terme qui est étudié dans le cadre universitaire, mais qui demeure encore absent des médias et tabou. Et tout cela s’accompagne d’un sexisme général où l’effacement des femmes noires dans la lutte antiraciste participe à cette mythologie tronquée, en témoigne l’exemple de Paul Nardal, pillier de la Négritude, bien souvent oubliée.

De ce fait, les intentions ne suffisent pas à changer un imaginaire collectif nourrit par des schémas racistes. L’absence constante d’une réflexion sur la blanchité est le principal angle mort d’une narration qui se veut antiraciste : le racisme ne discrimine pas une communauté donnée tout seul, telle une entité autonome. Il est le produit d’actes dont nous sommes responsables, dans la sphère privée comme dans l’espace public. Il concerne les non-blancs et les blancs par les rapports de force qui les lient.

Parler et questionner le fait d’être blanc dans un système raciste, c’est interroger les conséquences qui en découlent :

  • qui parle et de quelle(s) position(s) ?
  • Et les positions dans le récit ?
  • Et les positions de celui qui raconte le récit ?

Martin Luther King était un pasteur protestant dit”pacifique”*, là où Malcolm X, orateur musulman était dit”radical”* pour avoir incité à répondre à la violence de l’Etat et le lynchage dans le Sud des communautés noires. Les positions sont importantes, et leur finalité également : il n’est pas étonnant que Martin Luther King soit davantage loué par les institutions que Malcolm X.

La preuve en est que les communautés afro-américaines profitent du Black History Month pour en dénoncer, chaque année, l’instrumentalisation de cette mythologie : ce fut le cas avec le hashtag “Black History Month you did not learn in school” (“Le Black History Month que vous n’avez pas appris à l’école“). Des revendications similaires à celles apparues avec le hashtag #PayeTonEcoleRaciste, où certaines omissions liées aux Français afrodescendants ou “racisés” dans l’Histoire ont été pointées du doigt.

En somme, ce qui est dit est aussi important que celui qui le dit. C’est un schéma de communication basique où il y aurait émetteur et récepteur, mais l’identité et les privilèges de ces derniers sont littéralement noyés par l’idée que l’émetteur et récepteur sont égaux. Indépendamment d’un contexte, oui, ils le sont. Mais dans une société soumise à des rapports de force entre privilégiés et discriminés, non, ils ne le sont pas.

 

« Ce n’est pas ce qu’il a dit » : une ode au « dérapage raciste »

Ainsi, on s’obstine donc à croire qu’ « effacer » le racisme, c’est effacer ce qui permet de le raconter, et non la manière dont il est raconté. Pourtant, des initiatives telles que le Petit précis à l’usage des journalistes de Virginie Sassoon, représentante de Panos Europe, s’adresse particulièrement aux médias français, afin de dénoncer l’usage des récits stéréotypés à l’égard des minorités, mais aussi le manque de remise en question. Elle citait ainsi Thierry Leclère, auteur de Comment être blanc et ne pas le rester !, pour rendre compte de cette distanciation sur les questions raciales : « On peut être Noir, Arabe, Asiatique mais être Blanc est une question qui ne se pose pas ». Outre l’étude de la blanchité, c’est bien sa responsabilité et son positionnement dans un discours traitant du racisme qui sont soulevés.

 

Qualifier de « dérapage », mettre en guillemets le mot « racisme », traiter un énième propos xénophobe comme un cas isolé par « ce n’est pas ce qu’il a dit », en ignorant le passif même des personnes tenant des propos racistes, c’est choisir de soupeser le racisme et de déculpabiliser ses principaux auteurs. Il n’y a pas de racisme ou de xénophobie tolérable, il n’y pas de crédit raciste avec un plafond, et dont chacun peut bénéficier dans les limites de sa bonne conscience. Ce racisme gradué est ce que transmettent les médias en se portant détenteurs d’un antiracisme dont ils ne connaissent que le nom. La preuve en est que, malgré les quelques travaux cités à disposition, aucun n’a pu empêché les communautés noires de faire face à cette campagne médiatique qui a mobilisé tous les clichés racistes et classistes possibles pour relater les événements au TGP, à Saint-Denis, au nom de l’antiracisme.

exhbitfigaro

Le Figaro

 

 

Politis

Politis

 

Aux lendemains de la manifestation, j’ai donc appris dans la presse que les revendications des personnes noires présentes devant le théâtre Gérard Philippe n’étaient que le produit de la bêtise, toujours dans cette caricature de l’animal. J’ai aussi appris que les concierges n’avaient pas de connaissance avec tout le mépris de classe que cela suppose. La dénonciation du racisme par les principales personnes touchées, n’avait donc pas sa place dans cet antiracisme de tribune où une majorité d’intellectuels blancs a été invitée à débattre, expliquer, théoriser, et témoigner de leur antiracisme et de tout ce qu’ils savaient sur le sujet… sans l’avoir vécu et sans même faire intervenir un(e) manifestant(e).

 

Ce deux poids-deux mesures s’est particulièrement intensifié les jours suivants : dans la même semaine, Politis était donc capable de titrer « Le retour de la question raciale » sur les incidents à Ferguson, tout en publiant un second article[2], décrivant d’une manière morbide et presque pornographique la reconstitution du zoo humain de Brett Bailey : « une « odalisque noire » est assise de dos, le cou pris dans un collet et enchaîné » et de conclure « Sans aucune esthétisation, Brett Bailey va chercher la beauté qui persiste malgré l’humiliation. La beauté qui résiste. ». Ah, la “beauté” du zoo humain et de l’esclavage, n’est-il pas ?

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*toussote*

 

(Non pas que j’ai une dent contre Politis, mais ils ont fourni tellement de matière en si peu de temps, ce serait du gaspillage que de ne pas en faire un truc ludique…m’voyez.)

En dehors des contextes respectifs de ces deux faits divers, un même média est donc capable d’encenser le racisme au nom de son esthétique et de son caractère sommaire, tout en choisissant pour sujet principal l’analyse du racisme structurel aux USA. Le racisme aurait donc une valeur variable, plus ou moins légitime, plus ou moins à prendre au sérieux, pour un même schéma (des manifestations dénonçant le racisme). Avant même qu’il soit question du contexte, les mobilisations des communautés noires de France sont soumises à cette légèreté où leur cas « n’est pas si grave » comparé aux voisins, donnant ainsi aux journalistes une liberté dans le mépris et le paternalisme.

 

Cette première posture de l’antiracisme de tribune, présente dans les médias, se résume elle-même à cette phrase qu’elle n’a cessé d’employer : « ils ne comprennent pas ».

L’antiracisme des concerné-e-s, cet extrémiste…

Seconde posture, la caricature dramatique des manifestants : là où la mobilisation des communautés afro-américaines et la solidarité internationale qu’elle suscite, touche et émeut ; les mobilisations sur le sol français sont affublées de synonymes comme « groupes extrémistes », comme le montre ce communiqué de presse du théâtre Gérard Philippe et du Centquatre.

annulation

 

Pas de place à l’émotion et à la sympathie donc, les manifestants sont soumis aux mêmes aléas de la narration que l’était Nelson Mandela : aujourd’hui encensé et grande figure de la mythologie antiraciste, il était pourtant qualifié de terroriste durant son combat contre l’apartheid.[1] La dénonciation de l’antiracisme par les personnes qui en sont victimes serait extrémiste, et non un appel au dialogue sur les questions raciales, dialogue que la France refuse ; à l’image du débat annulé par les directeurs suite à une vitre cassée, et qui se gardent de préciser que les demandes de discussion avec le Collectif contre Exhibit B datent de plusieurs semaines avant les premières dates.

Ainsi, j’aurais beaucoup appris de cette violence médiatique qui ne donne la parole aux personnes non-blanches qu’elle prétend défendre, seulement après les avoir dépeintes avec ses stéréotypes, ses clichés, son mépris et tout autre outil d’infériorisation qui justifieraient que je ne puisse pas parler (par et pour) moi-même. Il faudrait donc que, moi, une femme noire française, et d’autres comme moi, se plient à ce qui se dit de l’antiracisme par celles et ceux qui ne sont pas concernés, et non ce qu’il est, aux vues de ce qu’on subit. Faute de quoi, je suis une extrémiste.

Tel est le récit que l’on veut m’imposer, et la place que l’on m’a assigné, dans le grand récit de l’antiracisme.

 

A suivre : notes rétrospectives sur cet article.

Sources :

[1] http://www.slate.fr/story/74901/mort-nelson-mandela-terrorisme

 

[1] http://www.politis.fr/Les-censeurs-d-Exhibit-B,29059.html

[2] http://www.politis.fr/Exhibit-B-une-oeuvre-a-portee,29270.html

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