GOOD HAIR, le documentaire de Chris Rock x Retour au naturel

Je viens de visionner le documentaire de Chris Rock, Good Hair. Eh oui, je sais, il était temps. Dans la lignée des documentaires de la “black culture”, Good Hair se distingue par son regard tranchant, toujours avec humour, sur l’industrie ô combien paradoxale du cheveu afro ! Mèches, tissage, défrisage, mais la manière dont le cheveu altère les rapports entre hommes et femmes noires, l’impact dans le milieu professionnel, le marché détenu finalement par des dirigeants blancs ou asiatiques plutôt qu’afro-américains, les conséquences de ces modèles de beauté, etc. Vous pouvez le trouver sur dailymotion en vostfr😉

J’ai beaucoup ri durant ce visionnage, mais je pense que c’était aussi parce que je connaissais bien le sujet. Du coup, je n’ai pas été très choquée par ce que j’ai entendu, mais je pense que ce film est très accessible et hyper intéressant. J’ai aussi aimé le fait que le ton du film soit léger sans en faire un sujet léger pour autant. Mon côté radical trouverait la fin un peu simplifié, mais c’est une question de positions. Je me suis également posée beaucoup de questions.

Non, vous ne vous êtes pas trompés : ce blog n’est pas devenu un blog cheveu. Néanmoins, j’avais envie de partager avec celleux que ça intéresse mon retour au naturel, ce que cela signifiait capillairement, personnellement et politiquement. J’avais déjà parlé de ce que sous-tendait le nappy, mais je voulais davantage parler de mon cas personnel, surtout que ça fait plus d’un an  que je suis revenue au naturel. Petit point de vocabulaire, d’abord :

– le big chop: c’est le fait de se raser les cheveux entièrement afin de recommencer à zéro, c’est à dire avec des cheveux naturels de la racine jusqu’aux pointes.

– la transition : c’est le fait d’attendre que les racines naturelles des cheveux poussent, avant de couper les parties endommagées, une sorte de semi big chop.

1) “Tu peux me changer de coiffure, maman ?”

Petite, quand ma mère finissait de me coiffer, la tête lourde, je courrais vers le miroir pour voir le résultat. L’appréciation était toujours de courte durée car le vrai verdict, ce n’était pas moi qui le donnait. Non, c’était ma meilleure amie aux cheveux blonds et fins, qui avait toujours une remarque désobligeante concernant mes vêtements, ma coiffure, ou un détail malgré notre bonne entente. Nous étions à l’école primaire et déjà, mes camarades estimaient avoir un droit de jugement sur mes coiffures. Je n’avais aucune confiance en moi à l’époque, il m’arrivait donc de rentrer chez moi et de demander à ma mère de défaire la coiffure qu’elle avait faite la veille, à cause du regard des autres. Même si beaucoup aiment penser l’enfance comme un terrain vierge, cela ne dure pas très longtemps avant que certains mécanismes n’apparaissent.

Bref, mon rapport à mes cheveux s’est donc construit non sur une honte de ces derniers, mais sur l’idée qu’ils étaient juste là, un peu hors norme aux vues des objets et des coiffures différentes de mes copines blanches, et des personnes que j’adulais ou voyais à la télévision. Deux ou trois défrisages, mais le dernier a été sans doute le plus “significatif”, puisque je pensais plaire davantage à quelqu’un en particulier. Comme si mes cheveux naturels n’étaient pas assez pour mettre toutes mes chances de mon côté (et surtout, comme si c’était une affaire de cheveux !).

Il y a maintenant un peu plus d’un an, alors que j’étais à l’étranger dans un pays où l’apparence ne comptait pas et où les coiffures des habitants étaient aussi atypiques les unes que les autres – la Finlande, j’ai regardé l’état de mes cheveux et ai découvert le mouvement nappy via des vidéos, avec des femmes afro-américaines toutes différentes les unes des autres, qui parlaient fièrement de leurs cheveux et surtout, avaient un afro sans complexe. J’ai aussi découvert cette réappropriation du mot “nappy”, très péjoratif à la base:

Le mot nappy a été inventé pendant l’esclavage pour désigner les cheveux des noirs qu’ils comparaient à des vêtements faits de poils d’animaux, de la fourrure, ou même que le cheveu crépu ressemblait à un chapeau de castor d’où le terme de NAPPY HEAD très employé à cette époque pour se moquer. source

Je me suis finalement demandée : pourquoi lorsque je lâche mes cheveux en afro, ce n’est pas “coiffer” aux yeux des gens ? Faut-il avoir les cheveux lisses pour se balader les cheveux naturels détachés ? Pourquoi mes cheveux seraient moins présentables du fait de leur texture ?

Je crois qu’avoir une amie proche, elle aussi nappy, qui entretenait un rapport décomplexé à ses cheveux, au point de les raser quand l’envie lui vient, m’a aussi aidé à relativiser : ce n’est pas grave d’aller dans la rue avec un afro, ce n’est pas laid, ni sale comme coiffure. D’ailleurs, pourquoi dit-on “porter” l’afro pour une coupe qui est naturellement la mienne ?

 

2) Je vais couper.

De toute ma vie, on ne m’avait coupé les pointes qu’une ou deux fois. Il a fallu que je passe par une mini période d’autopersuasion  pour finalement opter pour une transition.

“Ah mais tu pourras plus te coiffer”, “Tu vas ressembler à un garçon!”

Ainsi, un peu avant décembre, j’ai décidé d’attendre sagement que mes cheveux poussent en vue d’avoir assez de longueur pour couper les parties endommagées, au niveau des pointes. Ca supposait avoir deux textures de cheveux pendant quelques mois. Pour vous donner une idée, quand je commençais une natte, la base en était crépue mais la fin se défaisait à cause des cheveux cassés et défrisés. Yep.

A mon retour en France, cinq mois se sont écoulés et je décide de couper. Je me retrouve avec un demi-afro inégale, et si la frustration de ne plus pouvoir faire mes coiffures habituelles était déstabilisante, très vite je prends de nouvelles habitudes.

Je parle de nouvelles habitudes car les rayons des magasins traitant mes cheveux comme “un cas spécial”, hors norme, on peut tout au plus trouver un shampoing çà et là, mais pour le reste, il faut se débrouiller. C’est là que j’ai commencé à faire mes produits moi-même, mais aussi mes coiffures.

Et puis, il y a eu ces premières sorties dans la rue avec mon afro, la peur au ventre, sous le regard appuyé des gens de ma ville. On regarde, on scrute mes cheveux qui au premier coup de vent bouge. Mais je m’en fiche. Enfin, du moins, j’essaie. Même crash test durant mon stage, où lors du trajet, j’ai songé à courir dans les toilettes me faire deux tresses “acceptables”, peu sûre du retour que j’allais avoir de ma supérieure. Ma boss est incroyablement surprise et me dit que je devrais me faire cette coiffure plus souvent.

Ca s’installe. Et puis, finalement, il y a ces espaces particuliers, celles des amies afros. La première fois que j’ai rencontré une Twitta assez suivie sur Twitter, j’étais soufflée de l’aisance avec laquelle elle se fichait des regards appuyés. Ce qui semblerait une conversation très futile entre femmes, était vraiment apaisant pour moi. Elle me racontait comment même des gens sensibilisés, avaient touché ses cheveux sans lui demander. Bien sûr, des gens nous regardaient parfois et, la même journée, une jeune femme noire s’est exclamée en me regardant : “Je n’oserai jamais porter des cheveux comme ça !! [la honte…]”.

Etrangement, j’étais triste. Mais pas pour moi. Pour elle. J’ai retourné cette phrase sur le chemin. Elle n’osera donc jamais lâcher ses cheveux naturels ? Quoi ? Y a-t-il une honte à avoir des cheveux crépus ?

Comme quoi, nous n’avons pas toutes les mêmes premières fois, mais on s’en accommode et on vit avec. Si le monde était parfait, il n’y aurait de “retour au naturel” à faire, pas de mentions “cheveux ethniques” comme si le cheveu lisse ne l’était pas, lui, ethnique. Ce ne serait pas bizarre d’avoir certaines coiffures, et ça ne nous coûterait pas d’aller jusqu’aux tribunaux suite à des conditions de travail hostiles, parfois. Mais le monde ne l’est pas.

Du coup, j’envisage difficilement ce choix d’être naturelle comme une position dénuée d’un caractère politique, sachant que toute esthétique a une souche, le plus souvent.

3) Quitter une injonction…pour une autre ?

Ce genre de documentaires comme d’autres constats rendent compte que le simple fait de devenir nappy, ce n’est pas s’affranchir pour autant des modèles de beauté, mais parfois en cultiver d’autres. Il y a un nouveau marché à présent qui surfe sur la vague du “Beau nappy”, cet idéal d’afro bouclé et long… et pas trop crépu. En d’autres termes, il y a peu à peu cette récupération du “nappy” par des marques qui tendent du défrisant dans une autre main et du beurre de karité dans une autre, nous empêtrant encore dans un autre idéal. Le tout en instaurant une rivalité avec d’autres femmes noires qui auraient chois le défrisage ou le tissage – ce qui est totalement stupide. Mais ça, j’en parlais déjà la dernière fois.

Dans tous les cas, le documentaire Good Hair était particulièrement intéressant car il soulignait l’impact d’un point de vue relationnel du cheveu – de l’espace de travail jusqu’au couple et à l’éducation des enfants, et surtout le fait que ce soit un phénomène qui concerne les femmes ET les hommes. A bon entendeur.

Aujourd’hui, ça fait plus d’un an que je suis nappy. Mes cheveux ont énormément poussés. Le regard des autres m’amuse davantage qu’il ne me perturbe, mais j’ai toujours un grand agacement quand on me dévisage ou chuchote sans discrétion. Je refuse catégoriquement qu’on touche mes cheveux comme une bête de foire, mais je demeure toujours soucieuse quant au cadre professionnel. Et ce n’est pas normal. Et je le fais savoir.

Pour aller plus loin:

Un super article anglais sur l’injonction du Beau cheveu ou bon nappy.

Un début d’article français, sur une des références françaises nappy qui répond à cette injonction.

Et si vous l’avez raté : Nappy, seulement une affaire de cheveux ?

(Je ne peux m’empêcher de mettre cette vidéo pour clore cet article, tellement elle est culte.)

3 thoughts on “GOOD HAIR, le documentaire de Chris Rock x Retour au naturel

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