Malcolm X : Islam et culture de l’empowerment (Part 2)

 

Elijah Muhammad et Malcolm X

Nous disions précédemment que Malcolm X a tiré ses inspirations principalement de références afros (sans pour autant négliger les références classiques occidentales, comme les philosophes européens, etc) et des cours dispensés par Elijah Muhammad dans son apprentissage sur l’Islam. N’ayant que très très peu de connaissances sur l’Islam, et étant consciente qu’il existe différents courants, je me concentrerai seulement sur la lecture de Malcolm X sur l’Islam dispensé par la Nation de l’Islam, et son caractère politique. J’utiliserai la notion anglaise d’empowerment pour faire référence au renforcement, à la notion de puissance grandissante dont l’Islam est le vecteur, ici.

Afrocentrisme et Islam : le savoir de l’empowerment

Malcolm X décrit ces dix ans de prison à se nourrir de lectures diverses comme le processus même de l’émancipation. L’afrocentrisme de ses références offrait une lecture non-occidentalocentrée sur l’histoire de l’Afrique – loin d’une vision misérabiliste. En plus du background de son père comme pro-Marcus Garvey, militant qui prônait le retour en Afrique et la suprématie noire, prendre conscience de la diversité et des inventions issues des cultures africaines donnait un modèle de pensée émancipateur pour les Afro-américains.

Mais la force de Malcolm X est l’élargissement de son instruction : en effet, il aurait pu se limiter à l’histoire des communautés noires avec la colonisation, l’esclavage, l’histoire des îles caribéennes, mais il élargit sa perspective afrocentriste à l’histoire des non-blancs. En effet, il ne cessera de démontrer que la plupart des rapports de force entre les pays au cours de l’histoire reposait sur l’axe d’oppression raciste, si ce n’est xénophobe, entre blancs et non-blancs, et donc entre l’Occident et le reste du monde : les Amérindiens, les Asiatiques, les Africains… et que le christianisme était un des principaux vecteurs d’assimilation et de déracinement. Sa perspective transnationale est ce qui va le rendre sensible au panafricanisme, lors de son voyage à la Mecque et dans le reste de l’Afrique.

C’est donc dans cette analyse socio-politique transnationale que, face au christianisme, l’Islam constitue un contre-pouvoir. Non seulement l’Islam était historiquement – je ne sais pas ce qu’il en est aujourd’hui – l’une des religions les plus pratiquées à travers l’ Afrique et en Asie, mais en plus elle constitue une identité politique d’émancipation, face à une société occidentale oppressive.

Là où l’Islam était dite comme une propagande haineuse à l’encontre des Blancs aux Etats-Unis et ennemi du christianisme, elle offrait une version alternative de l’histoire des pays étrangers, silenciée en Occident qui s’appuyait sur l’infériorité prétendue de ces derniers (on rappellera que la notion de Tiers-monde repose principalement sur cette idée : le tiers par rapport à qui ? à méditer).  Le militantisme de Malcom X repose sur la diffusion de ce savoir d’empowerment à travers les Etats-Unis, et le recrutement pour la Nation de l’Islam. La rhétorique de Malcolm X est, en ce sens, remarquable par la maîtrise de ces références lors des débats qu’il tiendra face à ses opposants , la presse, mais aussi face à la foule.

Cette même approche évitera le classisme qu’il reproche à d’autres leaders noirs : celui de ne s’adresser qu’aux classes favorisées afro-américaines, loin des ghettos, là où il ira à la rencontre d’une population qu’il connaît déjà, de par son passé. Ancien(ne)s drogué(e)s, prostitué(e)s, criminel(le)s apparaissent parmi les convertis de la Nation de l’Islam.

Mais où est le radicalisme ?

Pour comprendre le radicalisme assimilé à l’image de Malcolm X,  il faut s’arrêter sur deux éléments. La première est le paysage militant et politique (grosso modo).

  • Les institutions chrétiennes et les autorités politiques
  • Les intellectuels blancs (modérés comme extrémistes, toutes classes confondues).
  • Les intellectuel(e)s et classes favorisées noires.
  • Les classes défavorisées noires et mouvements de résistance(groupuscules difficile à retracer).
  • Les organisations afro-américaines antiracistes :
    • en faveur de l’Intégration et, parfois des institutions chrétiennes.
    • en faveur de la Séparation, et parfois des institutions musulmanes.

En grosso modo. Il y aurait bien sûr une catégorie “autres” à ajouter à chaque ligne, mais bref.

Pour simplifier, sur la scène médiatique, Malcolm X tenait et revendiquait les positions de la Nation de l’Islam, et là où sa pensée se montre plus radicale est dans le traitement des alliances temporaires avec les organisations afros (incluant MLK, mais contrairement à ce que l’on pourrait penser,  le mouvement de MLK était en rupture avec les institutions chrétiennes (c’est compliqué, je sais, mais comme quoi même Malcolm X le disait radical, à sa manière)).

La Nation de l’Islam prônait l’unité de la cause noire et, souffrant déjà d’une mauvaise réputation rendue extrémiste par l’appelation “Black Muslims”, les organisations modérées voulaient s’en détacher. Malcolm X, lui, estimait que les organisations et intellectuels modérés n’étaient que les piliers “caution” des dominants blancs pour légitimer une fausse intégration. Cela s’expliquait notamment par une hypocrisie politique de la part des Etats du Nord, se proclamant antiracistes en opposition aux Etats du Sud très virulents, pour se faire élire. Mais comme à chaque fois, les promesses annoncées pour améliorer la condition des Noir(e)s ne sont jamais venus (et JFK a également profité de cette manoeuvre politique).

Malcolm X se méfiait de l’hypocrisie et de l’échange de bons procédés entre les noirs modérés et les blancs, mais n’étant que le porte-parole – et non le fondateur – de la Nation de l’Islam, il se gardera d’énoncer sa divergence d’opinion – mise à part quelques piques lors de débats, héhé. L’espace médiatique était le terrain où toute tension entre les organisations afros était du pain béni, ce qui explique la volonté d’Elijah Muhammad, le fondateur, de ne pas rentrer en conflit avec les modérés.

 

 

La seconde est la diabolisation des médias, dans cette comparaison perpétuelle avec le MLK ultra lissé que l’on connaît :

  • Il est musulman : l’Islam, du fait de son importance, étant un contre-pouvoir, l’islamophobie sera le vecteur privilégié pour discréditer et diaboliser l’antiracisme de Malcolm X, notamment avec une presse alimentant la peur par des unes grossières comme “l’invasion des musulmans”(mmh, ça ne vous rappelle rien ?) .
  • Il est en faveur d’une action violente face à la violence subie : les médias ne cesseront de qualifier son discours comme une incitation à la haine raciale, notamment avec cette question “pourquoi haissez-vous les blancs ?”. Ce à quoi il répondra : “C’est comme si le loup demandait à l’agneau “pourquoi me hais-tu ?”. On notera notamment que beaucoup d’émeutes durant cette période lui ont été attribué alors qu’il n’en était pas l’auteur, et que l’articulation de ses propos radicaux a toujours été simplifiée, si ce n’est censuré.
  • Il accule la suprématie blanche d’un point de vue historique, sociale et politique : du fait de son instruction et de son expérience, Malcolm X dénonce l’oppression raciste comme un continuum historique que l’on voudrait détacher du présent et donc de la ségrégation raciale des années 60 (mmh, cette dissociation avec le passé ne vous rappelle rien ?).
  • Il est en faveur de la Séparation des communautés noires et blanches : là où l’Intégration est le politiquement correct du discours antiraciste de l’époque, Malcolm X prône la séparation des communautés (tout comme la Nation de l’Islam) car l’Intégration est pour lui une illusion construite çà et là, reposant sur des Noirs d’exception qui peuvent en bénéficier. Parler d’intégration ferait sens si les deux communautés étaient d’égale à égale, or, les Afro-américains sont légalement et socialement des sous-citoyens de tiers-zone.Note: Les communautés juives sont elles, les citoyens de seconde zone et la ségrégation raciale leur font bénéficier, économiquement et socialement, une modeste ascension sociale, ce que Malcolm X dénonce également.
    En fait, durant la ségrégation raciale et des civils right, les communautés juives n’étaient pas discriminées de la même manière que les afros, et comme les communautés afros concentraient l’attention, les communautés juives étaient dans un entre-deux, qui faisait qu’ils avaient la possibilité de tenir un commerce, ou des positions financières, par exemple. Ce qui explique que les différences de classes sociales entre les deux communautés, parfois. Ainsi, de la même manière qu’il y avait des afro-américains pro-intégration qui n’étaient pas favorables à la position de Malcolm X, il y avait des personnalités juives qui prônait l’intégration, au point d’américaniser leurs noms pour cacher leur confession. ( whitewashing (donc américanisés) des noms juifs en vue d’être acceptés et intégrés). En ce sens, ces pro-intégration conservaient ainsi un confort sociale (très relatif, car toujours discriminés) par rapport à des classes afros défavorisées. Le point de Malcolm X est que l’homme afro-américain reste en bas de l’échelle sociale, là où l’intégration promet une ascension biaisée. Ces analyses lui vaudront d’être traité d’antisémite et participeront à sa diabolisation.).De ce fait, Malcolm X considère que l’Intégration prônée par les classes dominantes et les institutions est un moyen pour contrôler la narration de la société : c’est à dire que si l’on retrouve aujourd’hui MLK cité à tout bout de champs face à un Malcolm X diabolisé, c’est bien pour alléger une narration de la société américaine et son image. L’intégration est ici un compromis qui favorise le dominant, car il lui permet une réappropriation du conflit sans remettre en question le système oppressif dont il bénéficie.Par conséquent, la séparation favoriserait, elle, l’émancipation des communautés noires selon un espace indépendant et safe, et c’est pourquoi, même dans les infrastructures militantes, il refuse le soutien et l’implication physique des blancs voulant aider (un peu comme les réunions ou évènements non-mixtes dans la lutte féministe, si on veut).
    Note : à mes yeux, je suis d’accord avec sa position. Les USA sont marqués aujourd’hui par l’échec cuisant de cette intégration traduite par une ghettoisation à la fois spatiale et sociale; car malgré le melting pot qui a succédé aux années 60, les minorités ethniques sont parquées et sous-représentées, et la violence policière et celle  des instituions creusent encore davantage les écarts. Si l’absence d’émeutes digne des années 60 laisse penser que les USA vont mieux et la situation s’est améliorée, il demeure une violence latente et institutionnalisée de plus en plus prégnante, insensibilisée notamment par l’élection d’Obama comme président. On pourrait citer le cas de Trayvon Martin, Fruitvale Station ou encore récemment Eric Garner, tué par un policier à Staten Island (dont la vidéo a été diffusée où la victime criait ne pas pouvoir respirer), ou encore les problèmes d’eau à Détroit, ville majoritairement afro-américaine et défavorisée, que l’on laisse s’anéantir pour que d’autres financiers réinvestissent la ville une fois que celle-ci sera désertée.
    On remarquera que les mécanismes d’intégration sont similaires à ceux pratiqués en France, notamment avec un discours méritocrate et la promotion de “racisés d’exception” (“l’élite noire”, etc), sans jamais analyser le système qu’est la xénophobie.

“Radical et violent” de vouloir une narration objective.

Le radicalisme de Malcolm X paraissant à travers ses positions demeure dans cette volonté d’empowerment et est une réponse à une violence étalée sur des années. Cette violence n’est pas que physique, elle est aussi une atteinte psychologique à l’homme afro-américain. En effet, dans son autobiographie, Malcolm X raconte que lors d’un débat en prison durant un atelier, il a cité un livre lu dans la bibliothèque de l’établissement lui permettant de contrecarrer la rhétorique de son locuteur blanc. Le lendemain de ce débat, le livre n’était plus trouvable dans la bibliothèque.

Malcolm X explique qu’il y a cette volonté de vouloir maintenir l’homme afro-américain dans l’ignorance et la haine de lui-même, en le privant de tout outil le permettant de se reconstruire. C’est un des pans du crime contre son humanité, qui est encore prégnant dans la culture afro-américaine d’aujourd’hui : avoir été coupé d’une histoire  dite inférieure et annihilée, histoire qu’on lui a retiré pour en assimiler une autre… à commencer par son nom (d’où le X).  Encore aujourd’hui, la liste des livres censurés aux Etats-Unis comptent énormément de livres de référence pour les communautés noires.

L’élément le plus troublant et le plus sans appel sur notre société d’aujourd’hui est sans doute la perpétuation de cet amalgame “Malcolm X-violence” et que l’auteur avait prédit :

“When I am dead–I say it that way because from the things I know, I do not expect to live long enough to read this book in its finished form–I want you to just watch and see if I’m not right in what I say: that the white man, in his press, is going to identify me with “hate”. He will make use of me dead, as he has made use of me alive, as a convenient symbol, of “hatred”–and that will help him escape facing the truth that all I have been doing is holding up a mirror to reflect, to show, the history of unspeakable crimes that his race has committed against my race.”

“Quand je serais mort pour de bon, je le dis parce que je sais que beaucoup de ceux qui ne comprennent pas ma lutte, veulent ma peau; mais lisaient bien les journaux. La presse blanche m’identifiera à la haine, vous verrez. L’homme blanc se servira de moi mort, comme il s’est servit de moi vivant. J’incarne à ses yeux la haine. Un grand mensonge car cela lui permet de nier la vérité et de nier que je n’ai fais tendre à l’homme blanc son propre miroir; afin de lui montrer les crimes abominables de sa race contre ma race.” traduction source.

Et notre présent lui donne raison, car de cet amalgame, très peu connaissent aujourd’hui la troisième partie de sa vie après sa mise à distance avec la Nation de l’Islam. Mais ça, ce sera pour le prochain post😉

Part 3 : Malcolm X, du pèlerinage panafricain à la solidarité humaine.

16 thoughts on “Malcolm X : Islam et culture de l’empowerment (Part 2)

  1. j’attends avec impatience la 3ème partie. Pour ce qui est de l’appellation “tiers monde”, le tiers monde représente les pays qui ont choisi ni le bloc capitaliste (Etats-Unis etc) ni le bloc communiste (URSS), en gros c’est la troisième voie. Sinon il y a plus de chrétiens que de musulmans dans le monde, même du temps de Malcolm X.
    Pour finir je pense que les “dominants” aiment plutôt mettre en avant les adeptes de la non violence, histoire que ça ne donne pas envie aux dominés d’être violent pour se faire entendre : MLK, Ghandi, Mandela (à sa libération) ect

    • Ah mais sans aucun doute, et même les Gandhi, MLK et Mandela sont hyper lissés et parfois idéalisés dans certains cas (comme Gandhi, et son sexisme, et d’autres abus).

      Je ne savais pas pour l’origine du mot “Tiers-monde” mais ça n’explique pas pour autant la connotation misérabiliste accordé à ces pays. Y avait un article dessus mais je ne sais plus où.

      Pour les religions, ça me surprend, aurais-tu un lien ? Car Malcolm X expliquait que l’ancienneté de la religion musulmane justifiait qu’elle fut la plus pratiquée, et que c’était encore le cas à son époque,. Et le christianisme ayant été imposé dans les pays colonisés durant l’esclavage et la colonisation, cela explique davantage que l’Islam ait été la plus pratiquée avant que ces évènements n’aient eu lieu (et c’est ce qui explique la présence du christianisme en Afrique subsaharienne aujourd’hui). En tout cas, X insistait sur l’importance de cette religion dans plusieurs pays opprimés,🙂

  2. Pingback: Malcolm X : du pèlerinage panafricain à la solidarité humaine (Part 3) | Mrs. Roots

  3. Pingback: Malcolm X : le “Diable” de l’antiracisme (Part 1) | Mrs. Roots

  4. Aaaaaaaah la moche traduction de la citation a la fin ><
    Merci pour cette excellente note, une fois de plus tu donnes envie de lire et d'apprendre, c'est sans prix. Quand au fond, il est passionnant, et je vais lire la suite de ce pas!
    J'ai juste tique sur le "whitewashing" des noms juifs. En quoi est-ce du whitewashing et non simplement une americanisation? Il est certain qu'il s'agit d'un processus pour cacher sa confession, mais en quoi est-ce du whitewashing? La plupart des juifs americains se definissent comme "blancs" (enfin je crois). Bref, c'est une vraie question, voila🙂
    Merci encore Mrs Roots!!

    • Parce que le processus de l antisémitisme repose sur une racialisation des communautés juives pour ne plus les traiter comme des blancs, c est pourquoi ils subissaient une part de la ségrégation raciale,ainsi que d autres immigrés. Malcolm X parlait notamment de la notion de passing afin de bénéficier le même traitement que les blancs. Le terme whitewashing n est pas un terme péjoratif mais bien un processus qui implique des enjeux raciaux.
      En tout cas merci pour ton commentaire!

      • Non bien sûr je ne le voyais pas de façon péjorative, je m’interrogeais seulement sur son sens dans le contexte spécifique des Etats-Unis. Merci de ta réponse, et encore pour tes posts!

  5. Pingback: Malcolm X : le "Diable" de l'antiracisme (Part 1) | Mrs Roots

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