Review : Bande de Filles

 

(Article originellement publié sur Just Follow Me)

Quand je n’écris ou ne lis pas, je rencontre toujours du monde par hasard, et c’est une rencontre fortuite qui m’a donné la possibilité d’assister à la projection du film Bande de filles, une avant-première organisée par la Quinzaine des Réalisateurs, à Paris.

 

Présenté à Cannes, le film de Céline Sciamma a autant bénéficié que souffert d’une promotion grossière, parfois à l’angle mal choisi avec le label de la “jeunesse noire” (ah bon ?). Si le talent de la réalisatrice est avéré, notamment avec son film Tom Boy, j’étais très sceptique face au bruit médiatique un peu caricatural. Et, plongée au milieu de cette salle obscure bondée jusque dans les escaliers, assise à côté de mon amie, elle aussi, une femme noire, je peux dire qu’heureusement que, ce bruit, je ne l’ai pas écouté…

 

[Attention spoilers]

 

Un œil différent

 

Sciamma ne nous plonge pas dans la banlieue même mais bien dans le quotidien de Marieme (Karidja Touré), une jeune fille de seize ans oscillant entre un foyer régi par l’autorité lourde et violente de son frère aîné, seul homme de la famille, la crainte que ses petites sœurs en subissent les sévices, la pudeur isolante de sa mère, et une société aveugle à sa vie. Ainsi, entre une maison dans laquelle elle n’est pas tout à fait à l’abri et un monde qui ne semble pas l’attendre ou pire, qui n’a pas de place pour elle, Marieme trouve son équilibre dans l’amour de cette autre famille qu’est son groupe d’amies.

 

On retrouve la valeur de cette amitié entre femmes noires qui, plus qu’une affinité, relève souvent de la survie sociale, en proposant un espace sain et sauf pour ces jeunes femmes qui doivent faire face au racisme, au harcèlement de rue, à ce statut social prédéterminé de mère de famille qu’on veut parfois leur imposer. Non, Marieme, elle, veut un avenir, et de cette ascension sociale dont elle semble privée, elle lutte pour conserver au moins ces moments épars de bonheur qu’elle peut saisir.

 

Cette marche en équilibre entre légèreté de l’adolescence et gravité du quotidien, Sciamma la transmet par une esthétique très intelligente : on échappe à l’habituelle playlist rap sortie pour tous les films portant sur la banlieue, pour une bande-son pop et surprenante. Le cadre se fait oublier dans les moments les plus intenses de sorte que le spectateur se retrouve dans ces pièces, et toujours ces courtes pauses d’une douceur extrême, où la gorge se serre.

 

Ces lois invisibles

 

Sans doute la prouesse de la réalisatrice réside dans le rendu de ces lois invisibles, comme cette scène saisissante où ce grand groupe de jeunes filles bavarde joyeusement en rentrant du sport le soir, avant de se taire aussitôt qu’elles ont gravis les premiers escaliers de leur cité, sous le regard lourd des garçons traînant dans les environs. C’est dans ces lois tacites que Sciamma nous montre les codes d’un quotidien que l’on ne connaît pas forcément, une familiarité qui parlera certainement aux plus concernées d’entre nous.

 

Comment donc grandir dans un univers inextricable ? Quelle échappatoire ? L’étau se ressert chaque fois que la caméra vole ces moments d’incertitude et d’angoisse dans le regard de l’adolescente, sans jamais juger, mais toujours témoigner.

 

On regrettera tout de même certains écueils comme l’érotisation de certains moments un peu inutile, et le vide de certains personnages. Aussi, le principal défaut du film est l’instrumentalisation qui va en être faite : je ne serais pas surprise de voir des experts sauter sur ce film pour lui donner un caractère emblématique, effaçant encore une fois la diversité des communautés afros – ce qui manque également au film, mais on ne peut pas tout dire ou tout décrire – et aussi les différentes trajectoires.

 

Un film sur la jeunesse noire, donc ? Non, seulement l’histoire d’autres Marieme rêvant d’être Vic.

 

Soyons honnêtes : le film était aussi très attendu pour la mise en avant des minorités ethniques. Il fut agréable – et même salvateur – que le film ait privilégié le réalisme plutôt qu’un colorisme marketing qui aurait privilégié des actrices et acteurs peu foncées et aux traits fins. Je pense notamment à la romance de Marieme.

 

La qualité du film réside considérablement dans son identité afropéenne : saisissante de justesse, Sciamma ne joue pas la carte des traditions et des origines pour définir l’identité de ces jeunes filles, mais bien l’émergence de leurs personnalités face à leur environnement. La violence, verbale comme physique, est un recours, et le choix d’y avoir recours est un privilège. Ce privilège, ces jeunes filles ne l’ont pas toujours. Quand cette violence s’impose comme le seul moyen de survivre et de s’exprimer, qui sommes-nous pour juger ? Cette réalité n’est pas délivrée de manière misérabiliste, mais bien comme une vérité trop souvent stigmatisée dans les médias, comme lors des émeutes de 2005.

 

Toutes les femmes noires ne se retrouveront pas dans ce film car la couleur ne fait pas notre parcours, mais toutes seront, je pense, heureuses qu’il y ait un film comme celui-ci. Peu de gens comprendront la référence aux cheveux afros coupés, le symbolisme du geste et du cheveu lui-même – comme lorsque Marieme passe des tresses au tissage. Et c’est dans l’intimité de ces détails que, sans doute, chaque femme noire sourira. Pour nos sœurs, nos amies, nos mères. Pour nous-mêmes. J’aime à croire que ce film est une ouverture d’un autre cinéma français encore trop lisse, trop uniforme et unicolore, et qu’il marquera le début d’une belle étagère de films similaires.

 

Avec Karidja Touré, Assa Sylla, Lyndsay Karamoh, Mariétou Touré

 

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