Le cyberactivisme; ça donne quoi en vrai ?

 

J’avais dit que j’aborderais mon expérience sur ce que le cyberactivisme m’a apporté, et je réalise que c’est un peu difficile de tout rendre, mais bon, autant faire par ordre chronologique.

1) Le projet Au bout des lèvres

Pour celleux qui ne connaissent pas notre projet Au bout des lèvres avec Equimauves , il s’agit d’une plateforme visant à recueillir les témoignages de personnes et d’expériences marginalisées, invisibilisées, et/ou discriminées. Ce projet virtuel a découlé d’une conversation nocturne entre nous, énumérant les nombreuses expériences vécues et/ou subies du fait de notre identité. C’est dans la confidence d’une conversation qu’on s’est finalement demandé “pourquoi on en parlerait pas ? pourquoi on n’entend pas ces histoires ?”. A priori, c’est de nos expériences individuelles que l’on a voulu en faire quelque chose de collectif, d’étendre et de créer un dialogue plus vaste. Nous ne nous sommes pas rencontrées via le cyberactivisme, mais c’est ce dernier qui nous a permis de monter ce projet qui s’est avéré vraiment enrichissant. A mes yeux, ca reflète bien que les projets limités au format virtuel ont, quand même, une capacité à réunir des paroles et expériences diverses qu’IRL serait beaucoup plus difficile et aléatoire.

2) Des rencontres

Cela fait tout juste un an que je m’intéresse à l’intersectionnalité, et un peu moins que je suis sur Twitter,  mais ce fut sans conteste une année aussi riche que la précédente (celle passée à l’étranger). Après avoir discuté un peu plus avec certains cyberactivistes, j’ai entamé ce que j’aime appeler un mini Tour de France. Il y a quelques mois, je me suis rendue à Lyon, une Twitta m’a proposé de m’héberger et d’autres se sont greffées pour finalement organiser un immense brunch d’une dizaine de personnes. Nous étions tous très différents, pas nécessairement militants, mais tous nous prenions part à un espace safe, où chacun discutait et donnait son point de vue sur certaines thématiques, ou alors apprenait à se connaître. J’ai continué en revenant plusieurs fois à Paris, par la suite.

Je pense qu’il est important de ne pas imaginer ces réunions comme de simples sorties, mais bien comme la mise en réseau de personnes favorables à une “collectivité intersectionnelle”: certains d’entre eux sont devenus mes ami(e)s, et m’ont amené à participer à des événements culturels que je ne connaissais pas ( comme le festival Ecrans Mixtes à Lyon, la projection de Bande de filles à Paris, etc). L’occassion de ces réunions, c’est :

  • rencontrer des gens similaires (de gros coups de coeur en perspective), ou différents qui ont des choses à nous apprendre (comme n’importe quelle rencontre en fin de compte, militante ou non).
  • côtoyer un espace safe : un espace sans microagressions et trouver une certaine écoute, c’est ce que j’ai retenu de mes expériences.
  • un apport culturel considérable : la plupart des événements auxquels j’ai participé étaient à petit prix et souvent très instructifs.

Bien souvent, les détracteurs du cyberactivisme prône une immersion IRL dans le milieu militant en opposition au virtuel, et donc dans la localité du coin. L’avantage du virtuel est de savoir que la rencontre va déboucher avec des militants qui nous ressemblent, avec qui l’on partage assez de choses pour construire IRL un projet physique, là où l’entrée dans des associations est un peu un saut dans le vide, quand bien même les thématiques abordées sont explicitées par l’association en question.

Par exemple, je le répète, je ne me suis jamais sentie concernée par le féminisme présenté par des associations traditionnelles. Le virtuel m’a permis d’accéder à un féminisme incluant les minorités dont je fais partie (en tant que femme et  en tant que noire). Ce même levier virtuel m’a permis d’accéder à un espace safe où l’on m’a montré que mon profil était légitime, c’est une sécurité à laquelle je tiens et qui n’aurait pas été forcément présente dans la première association choisie. Je ne compte plus le nombre de femmes racisées et/ou lgbtqia qui, ayant eu un parcours divers dans différentes associations ont fini par quitter ces dernières, à force de compromis et d’effacement de leurs paroles pour servir de caution “Diversité“. C’est ce que Mikki Kendall dénonçait avec son HT #Solidarityisforwhitewomen qui a scandalisé les hautes sphères du féminisme américain, l’occasion pour toutes les femmes de témoigner d’un féminisme excluant (similaire à #Vismaviederacisée).

 

Toutefois, si ces rencontres apportent énormément, il me semble important de souligner que ces réunions représentent un budget : comme à chaque fois je voyage, je privilégie le low cost, et même si le réseau de militant(e)s favorise un super accueil (j’ai dormi et été logée toujours chez celleux qui m’accueillaient, un peu comme du couchsurfing), mais malgré tout, chaque voyage demande un certain budget, prix d’un réseau qui ne se limite pas à l’échelle locale. D’une certaine façon, je mesure la “”””rentabilité””” de ces réunions en maximisant le nombre de personnes à rencontrer et le temps passé sur place.

Enfin, ces rencontre sont aussi l’occasion de projets militants comme le podcast de Loubia Connection sur #safedanslarue !

3) Le documentaire Nous sommes

Côté pro’, j’ai, jusqu’ici, allié l’utile à l’agréable,  haha.

Vous l’avez remarqué, en mai dernier, le blog a donné lieu à un partenariat avec une maison d’édition. Je dois dire que j’avais eu un peu peur car je suis très claire sur les orientations du blog (qui sont diverisifées certes, mais avec une bonne partie engagée). Du coup, voir ce que cette plateforme peut produire, mettre en avant des projets émergents, enrichit le blog et fait de lui une plateforme. C’est également par le blog que j’ai pu rencontrer l’équipe de Just Follow Me et rédiger des critiques sur des auteurs afros. Bref, l’émission de radio, le HT #safedanslarue qui passe sur LCI avec mes fautes de frappes, une interview de Léonora Miano… ce fut quand même sacrément bien fourni cette année.

Dernièrement, une dernière rencontre des plus cools fut celle d’Amandine Gay, réalisatrice d’un documentaire sur les jeunes afro… Mais hum, elle en parle mieux que moi :

Amandine Gay

“Aujourd’hui c’était donc le premier jour de tournage de Nous Somme(s) (titre provisoire) avec, au cadre, à la présence réconfortante et la motivation sans failles, ma camarade Coralie Chalon. Et quelle première journée! Avec une performance suivi d’un débat ô combien politique de Bintou Dembele!

Je vous avais donc vaguement parlé de ce projet il y a quelques temps et comme il se concrétise, en voici les premières lignes:
Nous Somme(s) est un film documentaire afroféministe et intersectionnel sur les afropéennes et afrodescendantes de France de ma génération (environ 25-40 ans). Nous Somme(s) est un film sur les femmes noires issues de l’histoire coloniale française en Afrique et dans les DOM. Le film sera donc centré sur l’expérience de la différence en tant que femme noire et des clichés spécifiques liés à ces deux parties de notre identité “femme” et “noire”. Il sera notamment question des strates de discriminations (racisme, sexisme, lesbophobie, islamophobie, etc.) et de la persistance des clichés nous concernant et de leur inscription dans l’Histoire de France. Les résultats de récentes élections n’ont faits que me conforter dans mon choix de m’installer au Québec et de quitter, au moins le temps de me requinquer, ce pays où mon identité est effacée, niée, objectivée. J’ai décidé de partir dans un acte créatif, en réalisant le film que j’aurai aimé voir dans ma jeunesse, un film où des femmes noires, puissantes, articulées, résilientes et créatrices PRENNENT la parole, SE DÉFINISSENT, EXISTENT et par ces actions, RÉSISTENT à l’image et aux préjugés qui leurs sont imposés/superposés. J’ai toujours dû me tourner vers le monde anglo-saxon pour trouver des héroïnes, des intellectuelles, des artistes, des militantes bref des femmes noires auxquelles je pouvais m’identifier mais je ressens aujourd’hui (peut-être parce que je pars sur le continent américain) le besoin de m’inscrire dans l’histoire Afropéenne. J’ai donc décidé d’apporter ma pierre à l’édification d’une Histoire et de représentations maîtrisées par celles (et ceux) qu’elles concernent. Je parle donc je suis, c’est aussi une façon de m’inscrire dans la tradition féministe car ne l’oublions jamais: “le privé est politique”. “

Super projet donc en perspective auquel je suis vraiment heureuse d’y participer, derrière comme devant la caméra ! Et surtout, j’aime l’idée d’apporter ma petite brique à un édifice de grands noms pour une Afropéanité encore remise en question, si ce n’est ignorée par beaucoup. Et d’autres projets sont en cours mais je ne peux pas tout dire ici quand même🙂.

 

Enfin voilà, je tenais à faire de mon rapport au cyberactivisme via IRL, ce qu’il m’a apporté “concrètement“, histoire de donner un aperçu de ce que peut donner une mobilisation virtuelle vers le réel, car c’est un continuum où chacun peut avoir un impact non négligeable, qui permet surtout de casser ses préjugés et une remise en question constante de ses privilèges. C’est parfois lourd, parfois pénible, mais cela m’a beaucoup apporté et je suis reconnaissante d’avoir eu la chance de rencontrer toutes ces personnes qui, de près ou de loin, même avec qui je n’ai échangé que deux mots, m’ont apporté leur regard et une minute.

 

 

3 thoughts on “Le cyberactivisme; ça donne quoi en vrai ?

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