Réflexion 5: “Je préfère la vraie vie avec des vrais gens qui militent” ou le slack activism

 

 

Ca fait un moment que je voulais analyser le cyber-activisme. Pour celleux qui me suivent sur Twitter, mon mémoire a eu le mérite d’être fun et de me permettre d’étudier les communautés virtuelles sur les réseaux sociaux – m’appuyant principalement sur l’Intelligence Collective de Pierre Lévy -, et surtout la manière dont la mobilisation virtuelle de plusieurs internautes peut constituer un contre-pouvoir.

Dit comme ça, on se dit que c’est de la théorie, mais mes petites visites çà et là et les rencontres avec des gens de Twitter m’ont considérablement convaincue sur la désinformation profonde sur le cyber-activisme en général. Fun fact, j’ai tiré cette réflexion d’une porte-parole d’Osez Le Féminisme sur Twitter.

Quelles sont donc les raisons de cette condamnation contre ce cyber-activisme ? Pourquoi y a-t-il constamment une remise en question de sa légitimité ? Et qu’y voient ses partisans sur Internet ?

Je remercie toutes les personnes sur Twitter pour leur participation dans ce débat très intéressant tenu ce matin, et j’espère que cette (petite) réflexion rendra compte de la complexité du cyber-activisme.

Cyber-activisme et Activisme : Papier – Ciseaux ?

Activisme, nom masculin: Attitude politique qui préconise l’action concrète.

Plus difficile par contre de trouver une définition complète ou officiel du cyberactivisme, mais je vous poste la petite bribe de Wikipédia :

Les termes de cybermilitantisme – ou de cyberactivisme – désignent les différentes formes de militantisme pratiqués à l’aide de l’Internet

Par Internet, on pourrait souligner la concentration du cyberactivisme sur les réseaux sociaux et les réseaux de blogs. Le cyber-activisme se distingue de plus en plus par la mobilisation et le monopole d’outils de partage comme le hashtag, la possibilité de partager des articles via des widgets, les citations, etc. En d’autres termes, le cyberactivisme mobilise des contenus diverses en vue de constituer un contenu militant, par l’analyse et le commentaire.

Ses principaux atouts ? Sa diffusion immédiate et l’interactivité qu’il offre, mais aussi l’absence de filtre médiatique (dans le sens où tout le monde peut fournir un post de blog, mais pas nécessairement publier un article dans la presse). Et, surtout, sa connectivite en temps reel avec un militantisme international.

Cette perméabilité permet aussi une accessibilité plus facile aux informations, et donc d’intéresser davantage de personnes, loin d’un imaginaire collectif où le cercle militant apparaît comme un cercle fermé et restreint, en marge.

 

L’interconnectivite des internautes permet la mise en place d’un reseau, de sorte que l’on m’a demande: ou commence le cyber-activisme. Mais celle-ci peut s’appliquer egalement au militantisme : ou commence-t-il ? A la prise de conscience ? Aux dialogues avec des proches ? Aux manifestations dans la rue ? 

En effet, la critique qui revient le plus souvent sur le cyber-activisme se situe au niveau de ce que l’on peut définir comme une action concrète. En effet, le cyberactivisme, appelé péjorativement “militantisme hashtag”, est constamment renvoyé à sa nature virtuel, et donc à son caractère immatériel, en comparaison aux manifestations, au xrencontres, aux organisations physiques IRL. Si tout le monde s’accorde plus ou moins sur l’efficacité de ces deux types d’activisme, il demeure cette hiérarchie du réel sur le virtuel, si ce n’est un réel dénigrement quand ce dernier attire les médias. Il y a cette passivité du virtuel mise en opposition à l’action sociale physique qui sous-tend la critique de l’activisime, mais aussi le fait que le virtuel ne peut pas être défini comme une finalité si l’on vise la révolution d’un système social.

Passivité du virtuel… ou passivité du médium ? La littérature engagée et d’autres médias ont été soumis au même procès, notamment a l’encontre d’un militantisme académique à qui l’on reprochait, historiquement, de ne  “lutter qu’avec des livres”. Pourtant, beaucoup de ces critiques semblent occulter que ces médiums textuels ont une pérennité rare : ainsi lit-on encore aujourd’hui les écrits de Marx, Malcolm X ou Audre Lorde pour donner sens à des actions physiques. Et même la transmission de ces actions physiques dans le temps se font via… les livres, les photographies, les témoignages.

Ainsi,  à définir le cyberactivisme comme passif, ne formulons-nous pas davantage un militantisme élitiste ? Cette passivité ne constitue-t-elle pas une invective visant à nourrir le portrait du “bon militant-isme”  et du “mauvais militant-isme” ?

 

Les cyberactivistes : des militants seconds, vraiment ?

Dans cette bataille de medium donc, entre pro-virtuel et pro-IRL (a noter que les pro-virtuels n’excluent pas l’IRL, mais le considerent comme une continuite), il y a vraisemblablement une volonte d’instaurer une valeur du militantisme: les cyber-activistes  sont constamment ramenes a cette caricature de l individu devant son PC, profil d’un militant second qui favoriserait l’Internet pour ne pas “vraiment agir”. La encore, on remarquera la subjectivite de la notion d’agir, comme si toute activite intellectuelle et virtuelle  (lire, ecrire des articles, interagir via le reseau) n’etaient pas “assez engage”.

 

 

La critique du cyber-activisme abrite  une remise en question de son influence et de sa potentielle légitimité. Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette critique de la part d’un militantisme institutionnel, ou du moins de la part de militants déjà considérés, à l’égard d’autres militants.

Internet répond à la diversité des profils des militants et à leurs spécificités. Il démocratise l’acte de parole, notamment lorsque ces derniers sont victimes des corrélations de différentes discriminations – c’est pourquoi le cyberactivisme s’adapte particulièrement aux mouvements intersectionnels ou inclusifs, puisqu’ils comprennent des profils marginalisés , des identites plurielles.

Ces militants du net sont-ils des militants de seconde zone, donc ?

Non. La hiérarchie induite entre cyberactivisme et activisme n’est que le socle d’une hiérarchie entre le militantisme traditionnel et le cybermilitantisme, reposant a la fois sur une mystification du reel par rapport au virtuel (on retrouve le meme debat pour le livre papier VS livre numerique, par exemple) et sur des ressorts excluants en ne prenant pas en compte la diversité des militants:

Entre autres exemples, il est important de souligner que le recours à l’anonymat qu’offre les réseaux sociaux est un moyen dont dépendent certaines minorités silenciées.

La critique du cyberactivisme fait donc souvent l’objet d‘une valeur apposée au militantisme de chacun, et il est inquiétant de voir se banaliser ce discours sans concevoir le cyberactivisme comme un continuum vers l’IRL.

Est bon militant, celui qui descend dans la rue ? En participant à ce type d’injonctions, nous niions non seulement que l’accessibilité au militantisme dépend de nos privilèges, mais que se limiter au virtuel peut être le résultat d’une oppression. L’acte de parole et sa diffusion varie selon les minorités discriminées, invisibilisées et marginalisées; et ne donne pas nécessairement accès à cette continuité IRL.

 

Cet elitisme militant est nocif et devalorisant: il ne profite pas de cette permeabilite d’inclure des gens dans ce mouvement. Si l’on ne nie pas le pouvoir des organisations physiques, les réseaux sociaux permettent aussi un système de pression et d’influence sur les médias, notamment, et favorisent les rencontres par la suite, autant sur le plan des convictions que sur le plan humain. C’est sur cet aspect que nous reviendrons dans la seconde partie.

 

Pour aller plus loin :

Deux temoignages :

Les réseaux sociaux, mon militantisme et Moi. (partie 1): On construit nos pensées, nos réflexions, on s’ouvre à d’autres luttes, d’autres idées.”

http://thisseabreathesevil.tumblr.com/post/68819379902/les-reseaux-sociaux-mon-militantisme-et-moi-partie

Du militantisme par Internet : “est-ce que je considere mon activite sur Internet comme du militantisme ? Majoritairement, non.”

http://oi.crowdagger.fr/post/2014/04/04/Du-militantisme-sur-le-web

Une analyse globale des reseaux :

Le militantisme “presse bouton”: ‘Selon Madeleine Gauthier, c’est une forme d’interpellation politique des carences de nos institutions qui devraient incarner des idéaux de justice et d’égalité et dont les jeunes ne profitent pas.’http://www.iteco.be/antipodes/Jeunes/Le-militantisme-presse-bouton

 

P.S: desolee pour les accents manquants, la faute a un clavier qwerty par defaut ;)

“Une saison blanche et sèche” d’André Brink – Extrait “Je suis blanc”

“Je croyais qu’il était encore possible de transcender notre « blancheur » et notre « noirceur ». Je croyais que tendre la main et toucher l’autre par-dessus l’abîme suffirait. Mais j’ai saisi si peu de choses comme si les bonnes intentions pouvaient tout résoudre. C’était présomptueux de ma part. (…) Je peux me mettre à leur place ; je peux éprouver leurs souffrances. Mais je ne peux pas vivre leur vie. Que pouvait-il sortir de tout ça, sinon l’échec ?

Que je le veuille ou non, que j’ai envie ou non de maudire ma propre condition – et ça ne servirait qu’à confirmer mon impuissance -, je suis blanc. Voilà l’ultime et terrifiante vérité de mon univers brisé. Je suis blanc. Et parce que je suis blanc, je suis né dans un état privilégié. Même si je combats le système qui nous a réduits à ça, je reste blanc et privilégié par ces mêmes circonstances que j’abhorre.”

Ben du Toit, personnage principal Afrikaaner, sur l’Apartheid.

Ceci est un extrait du roman d’André Brink. Ces lignes ont été écrites en 1979 sur l’Apartheid. Nous sommes en 2014, et ce passage sur le privilège blanc s’applique toujours encore aujourd’hui.

L’intersectionnalité : vers un idéal nocif ?

Voilà un moment que j’ai parlé avec différentes personnes sur Twitter, et le climat actuel est de plus en plus lourd. La faute à cette intersectionnalité qui, une fois de plus, est diluée dans un ensemble d’interactions et de mécanismes problématiques; mais surtout d’un idéal quasi nocif. En écrivant ce texte, je suis persuadée que certains y verront l’occasion de reprendre ces éléments pour critiquer l’intersectionnalité en faveur d’un militantisme MaLutteLaVraie qui favorise une hiérarchie entre les oppressions. Là n’est pas le but, et je pense que les personnes qui s’intéressent suffisamment et réellement à l’intersectionnalité reconnaîtront la nécessité de parler de ces problèmes, si l’on veut être un tant soit peu honnête entre nous. L’auto-critique n’est pas “divisive”, mais constructive.

De l’importance de la parole

L’un des premiers constats de plus en plus parlant au sein de cette intersectionnalité chaotique, est le relais de la parole totalement inégale selon les oppressions.

J’avais déjà noté cette différence à la création du HT #safedanslarue avec @the_Economiss qui, s’il parlait “à toutes les femmes”, avait considérablement éclipsé le HT #Vismaviedefemmeracisée, pourtant tout aussi relayé sur Twitter. C’est donc sans surprise que les événements touchant la transphobie, la biphobie, la prostitution et autres se voient être les sujets les moins relayés, si ce n’est pour réclamer un certain mérite comme l’a fait OLF avec l’entrée du mot “lesbophobie” dans le dictionnaire cette année.

L’intersectionnalité a beau être l’occasion de souligner ces oppressions, il subsiste une hiérarchie propre aux mouvements TM dans la mise en avant de celles-ci. Un fait divers relatif au harcèlement de rue sera volontiers plus relayé et partagé qu’un meurtre transphobe en France. En d’autres termes, malgré la reconnaissance et corrélation de ces intersections, nous entretenons des mécanismes hiérarchisants dans le traitement et la diffusion de ces paroles d’oppressé(e)s, alors que l’approche intersectionnelle d’origine tend à les dissoudre.

Beaucoup diront “on ne peut pas tout retransmettre/retweeter sur tous les sujets“, mais cela justifie-t-il la surabondance et primauté de sujets “généraux” alors que l’intersectionnalité tend à lutter pour les femmes et leurs spécificités ? N’est-ce pas le but de cesser un traitement universel que les médias font constamment pour le “particulier” ? Surtout que ce “particulier” l’est parce qu’on l’exclut des sujets “principaux”.

C’est ce qui est arrivé notamment avec l’affaire “Bring back our girls”. Tout le monde s’en est emparé comme le token d’une diversité des causes, défendues par les milieux militants et associatifs sans nécessairement avoir traité avec les acteurs et assos sur le terrain, les journalistes africains, etc. En témoignent l’article de la féministe Jumoke Balogun sur la situation politique au Nigéria et les conséquences du #HT ou du blogger Atane    sur l’expertise improvisée vis à vis du Nigéria. Il y a eu cet élan de solidarité pour les concernées, et non “avec” les concernées.

Ainsi avons-nous vu se reproduire l’éternelle prise de parole des Occidentaux, donnant lieu à une multitude de digressions : le débat sur les circuits de prostitutions certes, a son importance, mais ce serait de la mauvaise foi que d’ignorer les discordances actuelles entre certains mouvements et la récupération de ces jeunes filles dans bon nombres de propos, comme le traitement islamophobe de cette information, et la représentation misérabiliste du Nigéria; le tout contribuant finalement à une intersectionnalité marketing puisque ce qui demeure sur le devant de la scène sont la parole et les initiatives des militants de l’Occident. Par exemple, on n’oubliera pas cette magnifique récupération du HT par des féministes américaines qui s’en sont attribuées la paternité, rendant #BringBackOurGirls l’occasion d’une campagne promotionnelle.

Alors à quoi est dû cette dérive ? Si ces abus de parole se perpétuent, c’est bien à l’échelle individuelle.  On est, d’une manière ou d’une autre, conditionné par la visibilité récurrente de certains sujets et sommes tentés de les diffuser, plutôt que des articles éparses ou sujets dit “sensibles” ou “polémiques”. Ce qui est assez choquant est de voir que ces mêmes sujets dit tabous ont des concerné(e)s sur Twitter permettant de désamorcer cette idée qu’on ne doit pas parler de prostitution, de transphobie, etc. Twitter ne favorise pas cet imaginaire collectif aux sujets choisis, justement parce qu’il donne la possibilité à certain(e)s concerné(e)s de s’exprimer. Et pourtant, ces sujets mal aimés persistent. Nous sommes clairement les maillons de cette diffusion et nos partages ont une incidence dans l’entretien de cette hiérarchie au sein des mouvements d’anti-oppressions.

A négliger cette réalité, l’intersectionnalité devient une forme de militantisme délavé où l’intersection permet davantage de faire bonne figure, de donner bonne conscience, plutôt que de donner lieu à de réelles implications et à un réel réseau entre opprimés.

 

Un idéal nocif ?

Il me semble que l’échelle individuelle est sous-estimée alors que beaucoup de personnes en faveur de l’intersectionnalité reproduisent une certaine censure des minorités au nom d’un idéal “intersectionnel” –  et là, on assiste à un vrai glissement entre l’idée que l’intersectionnalité est une approche, et non un mouvement en soi. Je vous le donne en mille : on retombe dans le #MaLutteLaVraie, l’injonction à l’intersectionnalité, pour une face unique d’un féminisme inclusif, tout lisse….alors que qui dit inclusif, dit face multiple. A se demander si ces mêmes militant(e)s affichant “intersectionnel” dans leur bio savent l’origine et la notion même de l’intersectionnalité de Crenshaw…

L’exemple que l’on peut donner est cette facilité de ces personnes à se revêtir de la cape “intersectionnelle” sans même remettre en question les propos qu’ils ont tenus vis à vis d’autres victimes; ni même le silence devant certains bashing.  Oui, l’intersectionnalité est devenue le synonyme d’une absolution où sous prétexte qu’une personne a ouvert les yeux sur les corrélations entre les discriminations, elle doit être excusée. Et ses victimes, se taire.

Il n’est pas question de tenir un procès pour valider les partisans de l’intersectionnalité, mais cette absolution s’accompagne systématiquement d’un déni des paroles des victimes. Victimes muselées en faveur d’un discours intersectionnel que l’on veut “au-dessus de ces broutilles“, il semble que l’intersectionnalité dans le cadre du militantisme français se noie dans un intellectualisme exacerbé où de nouveaux rapports de dominants et dominés s’instaurent, à nouveau. Cachez les plaintes des victimes que l’on ne saurait voir ! 

Ainsi, l’indignation préférentielle est un poison au sein d’une intersectionnalité malade, et la valeur de la parole des oppressés se voit marchander. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai constaté que certain(e)s féministes valent d’être défendues plus que d’autres, visiblement, et comme par hasard, les profils de ces victimes délaissées sont celles des oppressées les plus marginalisées.

Face à cette dissolution problématique d’un concept pourtant nécessaire et très riche, il n’y a pas besoin d’être devin pour imaginer les scissions prochaines. Ce malaise est légitime compte tenu de cette tendance à laisser couler, à cacher ces problèmes derrière le mot “compliqué/complexe” pour éviter de s’y pencher réellement.

Je me suis interrogée sur les solutions potentielles à cela et à mon sens :

  • Il faut cesser de se déresponsabiliser face à la représentation d’un mouvement intersectionnel : on ne peut pas décemment se dire inclusif tout en négligeant l’impact de nos actes et propos en tant qu’individu. L’individu compte, et surtout à des conséquences sur l’individu d’à côté. Cessons de donner de la valeur à certaines paroles pour ensuite accuser les plus marginalisé(e)s de réclamer une primauté de la souffrance, quand ces derniers ont raison de se plaindre. Cessons de cautionner ce silence sordide et flagrant selon les victimes bashées de manière récurrente. En d’autres termes, cessons de prétendre tenir une conduite, quand celle-ci s’applique selon des tarifs de faveur.
  • Les blogs – participatifs ou personnels – sont l’occasion d’avoir une parole libre; ça reste pour moi le meilleur média où la parole des concerné(e)s est moins altérée ou parasitée. L’initiative de sites collectifs est également l’occasion d’entretenir une interaction et une corrélation entre concerné(e)s, mais aussi de créer un système de références qui ne soit pas régi nécessairement par des monopoles de la parole.

Il est temps de réaliser qu’il y a un problème.

Quelques liens pour aller plus loin :

L’intersectionnalité de Kimberlé Crenshaw, une définition pour s’y retrouver.

Nécessité de l’approche intersectionnelle et Une preuve de plus de l’impasse d’un certain féminisme actuel de MsDreydful

Regards sur l’intersectionnalité

Nos propres étendards de La Sale Garce : “il est grand temps que nous nous fabriquions nos propres places puisqu’on refuse encore et toujours de nous les faire, et que nous devenions nos propres étendards”.

Anti-homophobie et anti-racisme: la question de l’intersectionnalité, sur les conflits au croisement.

L’intersectionnalité : Il y a un problème.

Préambule – Cela fait un moment que je songe à écrire ce post. J’ai réfléchi à tous les angles possibles mais n’estimant pas avoir accompli tout ce que je voulais faire (projets, rencontres, apprendre plus de choses, écouter toujours plus les concernés), ce post n’est pas une analyse, mais un ressenti global (pour l’instant) et personnel. J’espère juste que vous comprendre que le contexte, les rencontres et la parole sont importants.

 

On m’a plusieurs fois demandé comment j’en étais arrivée au féminisme intersectionnel et, plus largement, m’impliquer – à mon échelle – dans le militantisme. J’y ai beaucoup réfléchi et je crois que la seule chronologie adéquate repose sur les rencontres que j’ai faites, ce que j’ai appris et ce que je suis.  Mais je me concentrerai sur les rencontres.

La première personne est une amie, M., impliquée dans le milieu associatif LGBTQI de son pays, que j’ai rencontré au cours de mon année d’études en Finlande. Faire partie d’une association est totalement banale dans ce pays, c’est presque étrange si ce n’est pas le cas; les gender studies donnent lieu à des bibliothèques énormes, bref, tout convergeait pour que je rencontre des gens impliquées dans ce milieu. A base de discussion sur des sujets sur le genre, la transidentité, la pansexualité, je me suis rendue compte de l’étendue de tout ce que je ne connaissais pas, et j’ai voulu en savoir plus. C’était au moment des manifestations contre le mariage gay. Nous discutions sur les articles qui nous parvenaient, aussi alarmants les uns que les autres. Et puis, il y avait ce climat xénophobe qui se révélait un peu dans une France qui questionne constamment ton identité quand tu n’es pas blonde aux yeux bleus. Peu à peu, une colère sourde, contenue et anesthésiée depuis longtemps a fait surface. C’était le début.

Les mois suivants, après mon retour en France, j’ai rencontré… des auteurs. Ma cousine m’a dit, “il faut que tu lises ce livre, ça va changer ta vie“, et même si je suis toujours dubitative devant ce genre de réaction, je la connaissais trop bien pour ne pas le croire. Ce fut le cas. Dans le métro donc, tous les matins, je lisais un bout de “Peau noire, masques blancs” de Frantz Fanon. Puis j’ai dévoré les Toni Morrison, et j’ai eu une période de lecture panafricaniste. C’était comme boire sans pouvoir assouvir une soif, et toujours la même colère, cette sorte d’ulcère qui s’ouvrait un peu plus.

J’ai ensuite rencontré un groupe d’étudiants africains qui ont giflé mes a priori de petite Européenne, ont remis en place mon regard ethnocentrique, et m’ont appris, encore, parfois durant des nuits blanches, énormément de choses.On discutait, débattait, riait, c’était presque une source de nouveautés addictive. Plus j’ouvrais les yeux, et plus je voulais en savoir plus. Au fur et à mesure, je me forgeais.

Enfin, vint les cyber-militants devenus mes ami(e)s pour la plupart. J’ai lu d’abord leurs blogs, puis j’ai parlé avec eux, et les ai rencontré. C’est comme ça que j’ai découvert l’intersectionnalité, c’est à l’intersection de ces rencontres et de ces connaissances diverses que j’ai su ce que c’était, que j’ai vu qu’il y avait un féminisme qui me concernait.

Aujourd’hui, je ressens un profond malaise.

La plupart de ces personnes sont issues des minorités (ethniques/sexuelles/etc) et disparaissent de plus en plus dans ces groupuscules ou associations qui se disent inclusives et intersectionnelles. Celleux qui critiquaient autrefois l’intersectionnalité portent ses étendards, d’autres ont commencé une chasse aux sorcières pour acculer les paroles de ces concerné(e) et les éradiquer, et l’intersectionnalité que je voyais auparavant se dilue de plus en plus dans un white-washing français.

La vérité, c’est que M. a été évincée de l’association qu’elle avait fondé en voulant la rendre plus inclusive. La vérité,c’est que ces blogueurs/ses que je lisais sont outés, voire contraint à fermer ou arrêter de partager leur contenu parce qu’on les harcèle ou leur manque de respect. La vérité, c’est que mes amis africains, seconde famille, ne sont pas sûrs d’être encore ici l’année prochaine.

On ne peut pas parler d’intersectionnalité si elle ne reflète pas ce pourquoi elle est utilisée : c’est à dire, si elle ne reflète pas la diversité qu’elle défend. J’ai trop souvent l’impression qu’on l’applique avec de bonnes intentions sans jamais comprendre le caractère primordial de sa représentation. Dans son asso’, M. se battait notamment pour faire exister les dernières lettres de ce LGBTQI; et j’ai l’impression que l’on doit faire valoir la même chose. A quoi bon présenter une association inclusive régie par des hommes cis hét blanc ? Si je ne me suis jamais sentie concernée par le féminisme TM, c’est bien à cause de l’image qu’il véhiculait, bien avant de me soucier de leurs propos.

Je ne veux pas qu’on parle pour moi. Je veux que quelqu’un comme moi parle pour moi, quand je ne peux pas le faire moi-même. Je ne veux pas que l’on m’inclut quand cela permet de checker les privilèges de chacun. Je veux qu’on m’inclut parce que ma parole a de la valeur pour ce qu’elle contient. Je ne veux pas qu’on me noie dans la diversité, je veux qu’on reconnaisse mes différences en son sein.

La vérité, c’est que votre intersectionnalité, je ne la reconnais pas.

 

Pour aller plus loin:

Cette série d’articles sur la remise en question de l’intersectionnalité : 1,2 et 3.

[10/18] La femme qui décida de passer l’année au lit

Le jour où ses jumeaux quittent la maison pour entrer à l’université, Eva se met au lit… et elle y reste. Depuis dix-sept ans que le train de la vie l’entraîne dans une course effrénée, elle a envie de hurler : « Stop ! Je veux descendre ! ». Voilà enfin l’occasion. Son mari, Brian, astronome empêtré dans une liaison extra-conjugale peu satisfaisante, est contrarié. Qui lui préparera son dîner ? Eva ne cherche qu’à attirer l’attention, prétend-il. Mais la rumeur se répand et des admirateurs par centaines, voyant dans le geste d’Eva une forme de protestation, se pressent sous la fenêtre de sa chambre, tandis que son nouvel ami, Alexander, l’homme-à-tout-faire, lui apporte du thé, des toasts, et une sollicitude inattendue. Depuis les confins de son lit, Eva va trouver le sens de la vie, rien de moins !

Chaque fois que j’ai prononcé le titre de ce roman autour de moi, les gens ont eu, pour la plupart, la même réaction : “en quoi un roman sur une femme qui reste au lit peut être intéressant ?“, et à la vue de ce petit pavé, j’aurais pu me poser la même question. Sauf que, le livre fini, je réalise que ces réactions sont tout ce que dénonce Sue Townsend : un désintérêt, teinté de mépris sur cette femme décidant de rester au lit, et nous  préférant y voir de la fainéantise plus tôt qu’un véritable mal être.

Derrière cette satire sociale, Townsend dépeint la manière dont une femme peut se sentir piégée sous les normes sociales que l’entourage veut lui imposer, et ce en 2014. Elle retrace le caractère factice de la sphère médiatique, les concessions successives au point de se perdre soi-même, les sacrifices du mariage, l’absurdité des rencontres fortuites… Ainsi, derrière la passivité sous-entendue de son geste – se mettre au lit et se retirer du monde -, Eva bouleverse la vie de son entourage et leur perception du monde, ainsi que celle des badauds venant lui demander conseils. Si le lecteur sait pourquoi cette femme a décidé de se retirer du monde, l’entourage du personnage ne s’en soucie même pas et converge vers le “quand”. Quand va-t-elle se lever ? Qu’est-ce qui pourrait donner vie à cette femme qui n’en veut plus ?

Jamais dans le drame, l’auteur nous rend spectateur d’un cirque incessant, révélant la fragilité des relations humaines avec sa plume cynique et son humour british. Le racisme et sexisme latents et ultra lissés sont toujours dénoncés avec une profonde finesse, sans être excusés, mais à trop vouloir nous rendre les personnages familiers, ils tombent parfois dans une caricature d’eux-mêmes.

Le personnage d’Eva nous questionne considérablement sur la figure de la ménagère, souvent moquée, sous-estimée ou quasi ignorée, et pointe notre responsabilité dans cette tendance à valoriser certains profils par rapport à d’autres, selon des critères bien rôdées (la jeunesse, la réussité professionnelle, ce qui est susceptible de faire le buzz, etc).

Aussi, malgré quelques longueurs, la fin nous plonge précipitamment dans une accalmie émouvante : plus de journalistes, plus d’adorateurs, mais seulement cette femme alors plongée dans le noir, qui ne veut pas se lever, même après plus de six mois. Au coeur de ce cheminement, de ces portraits brefs, parfois grotesques et parfois émouvants, Townsend nous donne une belle leçon sur ce à quoi nous aspirons tous, par égoïsme ou par besoin d’amour : la bienveillance.

 

 

Toni Morrison, John Fante, Haruki Murakami, Teju Cole… autant de noms parcourus et souvent la même édition : les éditions 10/18. Cette année a été forte en rebondissements et en bonnes surprises : parmi elle, un partenariat entre le blog et les éditions 10/18 ! Ce sont des éditions que j’affectionne particulièrement car leur choix d’auteurs me semble toujours ingénieux, voire courageux et innattendu. Par soucis de transparence avec vous , je tenais à vous informer de quelques informations :

  •   Tout choix de livres présentés est le mien. Je continue toujours à analyser ces ouvrages selon l’approche qui est la mienne, c’est à dire en articulant ces intrigues sur les débats sociaux actuelles, l’intersectionnalité, etc.

  •  Je n’obtiens aucune rémunération du fait de ce partenariat, juste une belle bibliothèque et l’occasion de faire découvrir des auteurs qui m’ont plu.

  •  Tout livre ayant été acquis dans le cadre de ce partenariat aura sa critique signalée d’un [10/18] en référence (à côté du titre). 

[BookReview] L’univers de Toni Morrison

  Née en 1931, Toni Morrison a marqué le monde littéraire par ses œuvres, restituant à une littérature américaine blanche une partie de son histoire, souvent tronquée. Là où d’autres relatent l’esclavage, elle a voué son travail à la contemplation … Continue reading

Réflexion 4:”Tu fais la différence entre un Noir et Blanc ? Tu es pitoyable”

 

J’ai lu ceci lors de mes pérégrinations sur Twitter, alors qu’un Internaute sortait l’artillerie de l’ami caution “J’ai un ami […] et des amies[…] et je m’en fous, on est tous pareils, on est tous humains. ” “Alors quoi, tu fais la différence entre un Noir et un Blanc ? Tu es pitoyable”. Parmi les interlocuteurs, il y avait mon amie, noire en l’occurence.

A l’heure d’un climat xénophobe à  son comble, il y en a encore qui persistent dans un déni du racisme, tout en s’assurant d’avoir bonne conscience. Ici, alors que mon amie soulignait à cet individu ses propos stigmatisants, il a voulu renverser la situation à coup de “Nous sommes tous humains” et à base de colorblind “je ne vois pas les couleurs”. Mais l’ironie est telle qu’il essaye d’inverser les rôles entre lui et ceux qui pourraient dénoncer le racisme.

Encore ce matin, sous un article ayant parlant d’une élite noire, j’ai lu un commentaire qui disait la chose suivante :

“Pourquoi “bravo à eux”? La république est indivisible et j’aime croire qu’ils n’ont pas réussi du fait de leur couleur de peau”.


J’ai dû relire deux ou trois fois le commentaire, perplexe. Être blanc justifie-t-il nécessairement de manquer de lucidité sur les inégalités raciales ? Peut-on être aussi aveugle pour ignorer que la réussite de cette “élite noire” était ponctuée d’un “malgré leur couleur de peau” ?  Que la République et sa devise d‘égalité, fraternité et liberté ne sont pas un patch à l’anti-racisme et aux oppressions diverses ? Faut-il être concerné(e) pour comprendre la campagne “Arrêtez d’être” ?

Si proche de l’absurde , et pourtant le colorblind demeure construit. J’ai essayé de comprendre, d’émettre quelques hypothèses sur ce colorblind qui sous-tend d’autres idéaux visant à nier le racisme.

Le colorblind est le symptôme d’un racisme politiquement correct: celui de surface, de la télé, du buzz. Il est bon de ne pas voir les couleurs, d’inclure les personnes non-blanches dans une transparence telle qu’elle nous mettrait tous à égalité. Un peu comme la logique de l’uniforme, un regard qui ne verrait pas les couleurs de son entourage permettrait “de les voir pour ce qu’ils sont“. En ce sens, il y aurait une distinction entre la couleur de peau et leur identité, leur personnalité :. La couleur serait donc le facteur dérangeant, dont l’effacement serait nécessaire pour être tolérant.

Ce colorblind alimente ce même idéal d’ère post-raciale. Par exemple, lorsque j’ai tapé “colorblind” dans le moteur de recherche de Tumblr, je suis tombée sur une succession de couples métisses. Il y a cet idéal vaporeux qui persiste à croire que la solution au racisme est dans l’effacement de chacun. Le colorblind serait donc cette faculté à accepter et tolérer ce que l’on ne voit pas. Intéressant, comme concept.

D’où vient ce mythe de la transparence ? Indubitablement,  je tends à penser que le colorblind suit la logique de la blanchité : c’est à dire qu’être blanc est une norme, une valeur dominante que l’on nous a appris à élire comme couleur de peau neutre. On le voit notamment dans la presse avec la précision ethnique quand il s’agit d’un non-blanc, au point qu’un “d’origine noire” soit tombée le mois dernier. Le colorblind, ce serait donc effacer les non-blancs et les stigmatisations qui leurs sont liées pour les inclure dans cette neutralité.

 

Sauf que le seul bénéficiaire de ce colorblind est celui qui a le privilège de le pratiquer. J’existe, je subis des discriminations liées au fait que je sois une femme noire mais, par confort, il choisit d’ignorer ma couleur de peau et de ne pas entendre mon expérience. Je ne bénéficierai jamais de cet effacement qu’il m’appose, ni de la neutralité dont il bénéficie en tant que personne blanche. En somme, je ne bénéficierai jamais du privilège blanc mais serait toujours l’objet de sa perception :  en choisissant de voir ce qu’il veut bien voir de moi (cf: “Mais toi, c’est différent“), ce ne sera qu’un énième déni de ce que je suis. Le colorblind invisibilise donc l’expérience des non-blancs en faveur de sa bonne conscience.

Donc, pendant que ces personnes choisissent de ne pas voir ma couleur, le racisme et ses institutions, ses entreprises, ses gouvernements, sa police, eux, le font pour eux. Sachant que ceux qui pratiquent le colorblind refusent de voir, ils valident et assurent le racisme en toute impunité (c’est un peu la logique du : “Qui ne dit mot consent”, et bien que certains arriveront ici pour témoigner de leurs bonnes volontés, cela n’empêche pas les faits).

Ainsi, le colorblind poussé à son paroxysme placerait le racisme dans le fait de dénoncer les différences de couleurs de peau, et non plus les inégalités qui en découlent. On est dans l’absurdité suprême, et en même temps, dans un déni protecteur pour le privilégié : ne pas parler de races,  c’est ne pas parler de racisme, et donc ne pas parler du problème social auquel on participe. Il n’y a pas à dire, le racisme a de beaux jours devant lui…

Au “Je ne suis pas que ma couleur”, ceux qui pratiquent le colorblind choisissent d’entendre “je ne suis pas une couleur, allégeant ainsi leur conscience et remplissant leur quotat de tolérance selon leur point de vue et leurs critères(on est dans l’égocentrisme pur et dur, quand même), pour pratiquer un effacement charitable des couleurs de peaux autour d’eux.

Alors je vous le demande : comment accepte-t-on ce que l’on refuse de voir ?

“”Je ne vois pas la race. Je suis une personne bien.”
TRADUCTION :
Je vais utiliser ma place de privilégié pour réfuter et nier les souffrances de ceux qui n’ont pas le privilège blanc, et parallèlement effacer leur histoire personnelle et culturelle”.