“Henry and June” de Anaïs Nin : l’honnêteté d’une femme

 

Anaïs Nin

Je n’aime pas les journaux intimes.
La littérature de journal intime, de carnets ou d’autobiographie n’est pas ce que je préfère, et s’il y a exception, c’est souvent parce que je me repose sur des auteur(e)s que je connais. Quand j’ai donc vu le nom d’Anaïs Nin revenir çà et là et que je l’ai vu dans la bibliothèque Cosmopolite de Stock (qui a une  collection de classiques de littérature étrangère très intéressante… mais pas assez pour m’avoir rappelé quand je bossais un dossier dessus, grr); je disais donc quand je l’ai vu là, je n’ai pas trop réfléchi.

Si vous me suivez sur Twitter, vous avez certainement remarqué le nombre de fois où j’ai fait part de mon bouleversement pour ce livre. Tout partait très mal, pourtant. Elle avait tous les symptômes d’un auteur de journal intime: un narcissisme lyrique semé d’imperfections caillouteuses,tantôt par les images caricaturales qu’elle mobilisait- on est dans les années 30 -, tantôt par un besoin de dramatisation dans des situations ordinaires.

Et malgré tout cela, ce livre m’a bouleversé. En effet, j’ai rarement vu une auteure faire preuve d’autant d’honnêteté pour un carnet intime qui allait être sciemment publié.

De quoi ça parle ? Mariée à Hugo, Anaïs nous raconte son polyamour passionné avec l’écrivain et dramaturge américain Henry Miller et sa femme, June. On se retrouve face à une femme des années 30 dépossédée d’une morale culpabilisante qui, consciente de sa liberté d’états d’âmes, raconte avec une franchise crue et une analyse parfois lucide, mais surtout honnête, ses aventures et ses pensées les plus profondes.

Le paradoxe est assez total.
D’une part, on sent les années 30 dans la succession d’images caricaturales  qu’elle mobilise: elle se questionne sur son hypothétique masculinité pour aborder son amour lesbien avec June; illustre son émancipation sexuelle et ses fantasmes en se référant à l’exotisme de femmes étrangères (“soumise comme une femme latine” ) et à la transgression incarnée par les prostituées qu’elles rencontrent, comme si tous ces schémas de femmes imaginaires étaient le seul moyen de raconter ce qu’elle ignore sur elle et sa sexualité – rappelons qu’on est à une époque où la masturbation des femmes est proscrite, ultra tabou. Elle interroge également les rapports hommes et femmes par l’influence qu’elle a sur les hommes autour d’elle, se montre critique sur une psychanalyse aux stigmates sexistes (par exemple, sa force de caractère serait de facto castratrice selon Allendy, le psychanalyse qu’elle fréquente  à l’époque).

Paradoxe donc puisque, malgré les carcans évidents qui transparaissent, il n’y a pas dans son propos l’habituelle condamnation morale qui sous-tend habituellement les mots “adultère”, “aventures”, “infidélité”; vides. Aussi, quand les hommes lui renvoient constamment son statut de femme fragile, Nin assume sa curiosité et la liberté de ses aventures, et désacralise ainsi un jugement que l’on est tenté de lui asséner.
Il est fascinant de lire son histoire, nous, lecteurs de 2014, et de la voir se détacher de tout un vocabulaire péjoratif et sexiste encore pregnant aujourd’hui. Elle nous renvoie au visage notre schématisation des relations humaines, le slut shaming ambiant, etc. Elle assume sa passion, son amour, sa fascination autant que sa cruauté, sa malveillance ou encore son indifférence. L’honnêteté intellectuelle nous paraît alors plus aisée que l’honnêteté des sentiments, tant la franchise avec laquelle elle décrit sa vie nous déstabilise.

Quant au style, je déteste corner des pages sur un livre. Sur ce livre, j’ai une dizaine de bouts cornés. J’ai aimé cet état de transe qui ressort parfois de ses idéaux intellectuels et de ses conversations sur le monde avec Henry. Il y a des pages que je me suis jurée de garder pour en souligner des paragraphes entiers et les offrir aux personnes que j’aime, tant son honnêteté empêche les fioritures poétiques et encombrantes de certains auteurs. Je n’avais pas été touchée comme ça depuis Stephan Zweig.

Un livre pour qui ?

  • Pour les curieux et curieuses sur la vision d’une femme des 30’s.
  • Pour les sceptiques sur le polyamour.
  • Pour celleux qui souhaitent mettre leur sexisme à l’épreuve, ça remet les pendules à l’heure.

Anaïs énerve, frustre, fascine, mais jamais ne laisse indifférent. Par le portrait de ses états d’âmes, elle nous rappelle nos inlassables fuites dans ce face à face avec nous-mêmes et nous montre que tous les mensonges valent bien d’être dits… s’ils préservent l’honnêteté envers soi-même.

 

P.S : L’image de couverture est extraite du film “Henry and June, datant de 1990 avec Uma Thurman. Je n’ai pas encore réussi à le regarder, mais le casting est physiquement époustouflant quand on connaît les personnages.

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