Réflexion 3: “Ah non, pas de filles, c’est trop de soucis et ça se fait violer!”

Je l’avoue, il y avait de l’alcool sur la table, et on avait pas mal mangé.
C’était une soirée comme une autre, et puis, je ne sais pas comment, mais nous en sommes venus à parler de proches ayant eu récemment des enfants. C’est là, entre rires éméchés et faux débat que la phrase est tombée : “Ah non, pas de filles, c’est trop de soucis, et ça se fait violer!”. J’ai arrêté de rire. Je leur ai demandé si c’était sérieux. La réponse était soupesée. D’autres phrase du genre ont jailli dans la soirée, mais j’étais comme prise dans une torpeur insidieuse et, la fatigue aidant, je me sentis démunie. La phrase était passée, le sujet avait changé. Mais j’ai bel et bien arrêté de rire.

Sur le chemin du retour, je rentre seule. Je remonte la rue commerçante principale, et un mec m’interpelle dans mon dos. “Eh bébé !” Je ne me retourne pas. “Eh vas-y réponds !”. Je marche de plus en plus vite, et j’entends un lointain “eh la grosse !”. Je tourne au coin de la rue. N’entendant plus rien, je souffle de soulagement en voyant des petits groupes de personnes, mixtes. J’en dépasse un premier, et en même temps que je les contourne, je me rends compte que le mec qui m’a interpellé est juste derrière moi. Je ralentis au niveau du second groupe, et mon harceleur se sent obligé de me dépasser pour ne pas éveiller les soupçons, il se retourne et me fait une grimace avant de rire et de disparaître dans une ruelle. J’attends un peu et presse le pas jusqu’à chez moi. Je finirai mon chemin à marcher au milieu de la rue éclairée, malgré les voitures.

C’est trop de soucis, ça se fait violer“.

Je ne savais pas que j’étais de la “chair à viol”. On m’incombe une passivité, on me détermine un statut de victime potentiel à cause de mon sexe. Pas à cause de la société et ou des potentiels agresseurs; non, dans cette phrase, la potentialité, c’est mon sexe qui en est responsable. Selon elleux, le fait d’être une femme justifie alors le climat anxiogène, il devient le socle de “trop de soucis”. Dans une société qui clame son statut “développée” et “évoluée”, je constate qu’une phrase de soirée vaut tout autant que certains villages d’Inde où des bébés sont tuées à la naissance car une fille coûte trop cher.  C’est ce genre de reportages qu’on te montre comme une vitrine pour te rappeler que t’es pas mal lotie, ici, en France. Je ris.

 On voudrait te faire croire que t’es une femme indépendante parce que tu n’es pas dans ces reportages, qu’il n’y a donc pas besoin de féminisme. Que le féminisme est une affaire de filles enragées qui se plaignent tout le temps. Et, de l’autre côté, tu as ces personnes, hommes ou femmes, qui tolèrent un féminisme “noble”. C’est ceux qui te répondent, un peu pantois “bah, ouais, les droits des femmes quoi”… C’est un féminisme de l’imaginaire qui permet d’alléger les consciences, un peu comme la déclaration des Droits de l’Homme qui sert de caution quand on dénonce les diverses discriminations dans ce pays.

Cet imaginaire de tolérance pratique, ça fait bien, ça évite de se dire qu’on est intolérant. Juste à côté du “racisme, cette affaire de cons isolés”, tu as le “féminisme, cette affaire de droits des femmes”. Ils sont creux, ils ne servent pas réellement et sont totalement déconnectés de la réalité, mais ils rassurent, parce qu’ils sont là. Même cet ersatz de féminisme n’est pas vrai, car très vite, si tu le questionnes, tu verras que ça n’ira pas au delà de “bah les inégalités salariales”. Si tu dépasses cette ligne, ce féminisme-totem: “tu exagères”.

“Le sexisme, je trouve ça drôle”

Un mec m’avait dit ça sur Twitter, quand on lui disait en quoi un clip vidéo était sexiste. En même temps, je le comprends : comment peut-on comprendre le sexisme quand on nous apprend que le féminisme est un vague machin “qui traite des droits des femmes” ? En quoi marcher dans la rue, de soir comme de jour, a un rapport quelconque avec un droit ?

Parce que des gens sont bloqués dans un imaginaire tolérant de concepts vides, le sexisme a des jours heureux devant lui, au point que des femmes mêmes ne réalisent pas son ampleur. Elles se disent qu’elles devrait changer, se contorsionner dans une place que la société peine à leur accorder, histoire d’être safe et tranquille. Cette même société qui lui dit: “tu portais une jupe ? tu l’as bien cherché”, “ah toi aussi, si tu n’étais pas aussi belle, tu n’aurais pas autant d’emmerdes”; “pourquoi tu te plains ? Tout le monde a des problèmes plus graves que de se faire complimenter dans la rue”.

Au delà de l’impact psychologique de ces phrases, et physique des agressions à répétition et variables, l’espace social des femmes est réduit à la fois d’un point de vue spatiale (se contraindre à prendre des chemins éclairés, à faire des détours, etc) et temporelle (il y aura toujours quelqu’un pour induire que je suis responsable du fait que je suis une victime potentielle. Toujours. A répétition.).

Je portais un pantalon jean, un sweat et un blouson. Si le sexisme n’existait pas, je n’aurais pas à me justifier sur la tenue que je portais, mais parce que, précisément, je suis d’emblée responsable d’être une victime potentielle, je dois “m’expliquer”, “convaincre” de mon innocence contre une hypersexualisation que l’on m’attribue sous prétexte de la tenue que je porte. Combien parmi vous se sont imaginés une tenue aussi basique ?

Le sexisme, ce traitement discriminatoire des femmes est ce qui pousse les femmes à revendiquer leur droit de se balader dans la rue sans qu’on les hypersexualise (“avec ta jupe, comment veux-tu qu’un mec résiste ?”, je ne suis pas une poupée gonflable), infantilise (“une femme, ça sort pas toute seule à des heures pareilles”), sans qu’on les retrouve muselées pour avoir dénoncer le harcèlement de rue :

Pour voir jusqu’où cela va, je vous conseille d’aller lire le témoignage de Jack et surtout les réactions immondes de certains. Aujourd’hui donc, on en est à un point où l’on peut lire ce genre de commentaires écrits par des hommes qui ne veulent pas reconnaître leurs privilèges (des mecs qui se disent tentés d’harceler à cause d’une jupe… et ce sont les féministes, les frustrées?) lorsqu’une femme se plaint. Cela explique le HT #safedanslarue. Cela explique que, durant une soirée, des gens soient amenés à penser que la présence future d’autres filles, d’autres femmes cautionnent et participent à ces harcèlements. Avant même de naître, ces gens refusent à ces futures filles d’être considérées comme des victimes, et préfèrent les concevoir comme des problèmes.

Alors, dis-moi, est-ce que tu ris toujours ?

4 thoughts on “Réflexion 3: “Ah non, pas de filles, c’est trop de soucis et ça se fait violer!”

  1. Toute cela explique pourquoi certaines se taisent car les victimes sont devenues des coupables. On nous incite à la honte, comme si inconsciemment la société ancre déjà en toi que la femme peut être dominer par l’homme, est fragile, peut être aborder n’importe comment, veut plaire aux hommes et j’en passe. Pour tout dire ado j’ai eu une très mauvaise expérience et après… je me suis réfugiée dans le silence : morte de honte, l’impression d’être du bétail… arrivée à même me demander : est-ce que je l’ai cherchée/tentée? J’écrirai pas mon histoire en commentaire mais… tout ça m’écœure. Toujours l’impression d’être dans la minorité/discriminée et etc. On essaye de te mettre mal à l’aise, te faire te considérer comme un problème, celle qui n’est pas à ta place, celle qui doit baisser la tête… Non, j’ai l’impression que pratiquement nulle part il est bon d’être une femme (on peut même ajouter ethnie/sexualité/…).

  2. Tout comme j’éprouve un sentiment de honte en tant que blanc, conscient de ses privilèges, face aux non-blancs, je l’éprouve également en tant qu’homme face aux femmes.

    Messieurs les “suiveurs”, vous n’êtes pas digne de vos mères !

    Quid du respect ?
    Quand cela s’arrêtera-t-il ?

  3. Les mecs qui ne sont ni agressifs ni même juste lourds avec les filles (à mon avis, j’espère, une large majorité – mais les autres sont malgré tout très nombreux) ont une responsabilité aussi. Il faudrait parvenir à dire “laissez-la tranquille”. Il y a quelque temps, j’ai vu un type dans un escalator qui tenait un sac bizarrement, en levant la main d’une manière faussement décontractée : il essayait d’effleurer les fesses de la fille qui se trouvait devant. Il y est arrivé, d’ailleurs. Elle s’est retournée à un moment et lui a joué l’indifférence, de manière convaincante. J’étais au même niveau de l’escalator, je l’ai regardé avec des yeux furibonds qui voulaient dire “je te vois, connard”, et il s’est arrêté. Mais après coup je m’en suis voulu, j’aurais dû lui mettre la honte, parler, marquer le coup, dire à la jeune femme devant qu’elle n’avait pas rêvé. Et j’aurais pu, je devais faire une tête et vingt kilos de plus. C’est plus délicat d’intervenir quand les agresseurs sont trois ou quatre, plus jeunes et plus costauds, bien sûr. Et impossible évidemment de faire quoi que ce soit quand la fille agressée, harcelée, suivie de manière menaçante, est totalement isolée.
    Il faut dire, et c’est aussi une question politique, enfin une question sociologique : on est à présent dans une société du “mind your own business” et de la peur de l’autre, où toute remarque, même bienveillante, est vue comme une agression. Les gens qui ont vécu dans des campagnes où la pression sociale est étouffante trouvent ça reposant, mais le problème, c’est la solitude face à une détresse.

    • C’est typiquement la raison pour laquelle on suggère de crier “au feu” et non “au secours” quand on est agressé, à cause de cette politique de la tête de l’autruche.
      Hommes ou femmes, on a tous un rôle à jouer dans cette affaire et ça commence par la prise de conscience : le simple regard haineux que tu as lancé est déjà un acte en soi, et on ne peut qu’espérer faire plus. C’est un travail qui se fait pas à pas pour chacun. Merci de ton commentaire en tout cas🙂

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