[BookReview] Why can’t we wait – MLK et le racisme invibilisé

MLK et le choix du pacifisme.

“Why can’t we wait” est l’occasion de comprendre réellement, loin d’un angélisme véhiculé, les raisons d’une lutte non-violente. Conscient d’un racisme systémique où les institutions discriminaient les Noirs jusque dans les restaurants et les bus, et où la loi – sollicitée à plusieurs reprises même après l’élection de JF Kennedy – faisait défaut; MLK justifie le mouvement de non-violence face à une société institutionnellement, économiquement et moralement violente depuis des siècles envers sa communauté. Avoir recours au pacifisme était donc le moyen de désarçonner une société blanche qui arguait “regardez ces émeutes, il faut les tenir”. Le pacifisme contribuait à la mise en avant de ce système raciste sur la scène internationale, car réprimer ces mouvements pacifistes, c’était donc trahir la nature d’un système discriminant qui, longtemps, s’est caché derrière la notion de répression d’émeutes pour justifier ses actes.

MLK relève plusieurs composants de la non-violence en tant que mouvement social : le mythe de la mollesse pacifiste alors que l’action n’est pas contraire à la non-violence (bien au contraire), l’égalité des militants au sein du mouvement sans distinction de classe sociale (ce qui est intéressant puisque la couleur de peau étant un facteur discriminant, elle devient la force principale de l’union du mouvement), ni de couleurs; comment la dévalorisation de la non-violence était un moyen de diviser les Noirs avides de vengeance, etc.

Tout n’était pas tout noir, tout blanc

L’évènement majeur relaté dans cet ouvrage est la campagne de Birmingham de 1963, ville du Sud, où la ségrégation raciale était telle que les églises des Noirs se voyaient brûler, les révoltés battus à mort et jetés aux chiens de la police. Les parcs verts réservés aux Noirs avaient été fermés, et le budget des écoles, réduit;  et le boycott des bus, insuffisant. Au lecteur qui objecterait que “les Blancs n’étaient pas tous comme ça”, MLK est sans appel : oui, ils n’étaient pas tous comme ça, mais ils ont laissé faire.

Entre chantage financier envers les commerçants et hommes d’affaires blancs qui voulaient entrevoir une trêve possible, et  intimidation politique  sous la loi de Bull Connor – maire de la ville à l’époque – qui présentait son mandat comme la préservation de la suprématie blanche; les marges de manœuvre étaient donc réduites, mais pas impossibles.

Quant au mouvement de MLK lui-même, la manifestation ayant été reportée plusieurs fois à cause d’emprisonnement ou de stratégie de dissuasion du gouvernement (ex: la cour Suprême qui délivre une interdiction de manifester à deux jours avant la date prévue), on comprend que l’enthousiasme de la communauté noire américaine ait été sujet au découragement, au scepticisme et à l’usure. Il décrit également le refus de certains Noirs à prendre part à la lutte : non pas par rejet de leur liberté, mais l’aliénation était telle que l’infériorité prônée par tout un système – éducatif, politique, économique – finît par s’ancrer dans les esprits comme étant une vérité absolue, et entraîna donc une accommodation à cette citoyenneté ségréguée, si ce n’est une profonde résignation proche du “ça ne peut pas être pire”.

Aussi, une des grandes forces de ce livre est la mise en valeur de la culture negro spiritual : MLK souligne que, derrière le lyrisme accordé aux chants d’esclaves et figé dans le passé, les paroles de ces chants trouvaient un écho dans les années 60 – “we’re not about turn around” criait des youngsters, les plus jeunes manifestants du mouvement face à la police. Davantage qu’une religion, le Negro spiritual est décrit ici comme une autorité subversive: au-dessus d’un gouvernement blanc, d’un état blanc, d’une économie blanche, d’un espace public réservé en priorité aux Blancs, le negro spiritual est décrit comme une réponse à l’existence sclérosée à laquelle les communautés noires étaient réduites.*

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre: les stratégies politiques et politiques de communication établies par les différents mouvements, les Noir(e)s influents ayant contribués à la mise en place de cette campagne (la SCLC et Fred Shuttlesworth, le pasteur Noir le plus influent de Birmingham et qui a du faire face à la pression des autorités)…etc. Je ferai certainement un aparté sur les lettres de MLK qu’il a écrites en prison, dans un numéro de “La Minute Litté”.

Pourquoi lire Martin Luther King aujourd’hui ?

Parce qu’il est nécessaire, primordial de comprendre que le racisme est un système, qui reprend les mêmes mécanismes et rencontrent des variantes selon les pays.

Parce que ce n’est pas l’affaire de cas isolés, mais que les individus peuvent contribuer à modifier la tendance de ce système oppressif – comme la plupart d’ailleurs.

Parce qu’il faut arrêter de distancer le racisme d’aujourd’hui : il n’y a pas de “racisme d’aujourd’hui”, il y a des racismes hérités de discriminations diachroniques ( qui ont donc prospéré à travers le temps) et qu’il devient urgent de les identifier.

Parce qu’il n’est jamais “moins pire”, mais toujours plus toléré (je vous renvoie à la formidable épopée médiatique “la France est-elle raciste ?” et “le retour du racisme” qui ont peuplé nos kiosques, sans queue ni tête, et à tendance hautement anxiogène : histoire que vous voyiez à quel point on est incapable aujourd’hui d’analyser les mécanismes)  . Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, dit-on.

Parce que le(s) racisme(s) ne sont pas uniquement dans des “sale nègre/sale arabe…etc” tagués mais que, comme tout système d’oppression, ils résultent de différentes corrélations sociales.

Parce qu’on ne lutte pas contre le racisme en allant voir 12 years a slave au cinéma (même si c’est un bon film), mais en s’interrogeant et en écoutant les concerné(e)s.

Parce qu’avant de devenir des icônes, ces grandes figures historiques étaient avant tout des personnes comme vous et moi.

The enemy the Negro faced became not the individual who had oppressed him but the evil system which permitted that individual to do so. 

L’ennemi auquel le nègre fit face ne devint pas l’individu qui l’avait opprimé, mais le système  qui avait permit à cet individu de le faire.

Martin Luther King

Pour aller plus loin :

MLK et le racisme invisibilisé : Introduction
MLK et le racisme invisibilisé: les Enjeux

*on notera la pluralité des communautés dont le quotidien soumis à la ségrégation raciale variait selon l’Etat dans lequel elles se trouvaient. Il est donc nécessaire de ne pas concevoir celles-ci comme une masse uniforme, bien qu’elles aient été en proie aux mêmes mécanismes discriminatoires.

3 thoughts on “[BookReview] Why can’t we wait – MLK et le racisme invibilisé

  1. Je n’ai rien à ajouter sur ce sujet: tout est dit comme d’hab dans tes articles.

    “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, dit-on.” –> Lavoisier

    “12 years a slave” : je l’ai vu hier soir avec une amie noire, qui est sortie en fin de séance “mal à l’aise”; ne voulant pas en parler de suite car besoin de prendre du recul.

    Je n’éta

  2. [Ah, fausse manœuvre ! J’ai validé avant d’avoir fini mon com…]

    Donc, je n’étais pas “frais” non-plus. Cette amie, n’ayant trouvé personne pour l’accompagner voir ce film ! (ses connaissances blanches et noires lui disant “c’est bon, l’esclavage… on a tourné la page…). Du coup, elle était contente que j’accepte et comme je voulais le voir…

    J’ai raté qq chose où tu n’as pas fait de critique de ce film ? Je vais arrêter là mon hors sujet (enfin, pas tant que ça, bien sûr !).

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