Sphinx d’Anne Garréta : le Gender dans la littérature

Il y a ces lectures d’université qui surpassent les “simples” Rabelais et Rousseau, de ces bouquins qui vous tombent entre les mains et où, à la première évocation d’un résumé confus, éveille votre intérêt. C’est ce qui s’est passé avec ce livre, il y a un an de ça.  Dans le cadre d’une analyse,  j’ai travaillé sur ce petit bijou qui met à mal notre voyeurisme, notre besoin d’identification et la question du genre. Ce texte reprend partiellement un travail rendu dans le cadre académique.

Après la publication de son ouvrage Sphinx en 1983, Anne Garrèta est la première cooptée par l’Oulipo. L’Oulipo (Ouvroir de la Littérature Potentielle) se définit comme n’étant ni un mouvement littéraire, ni un séminaire scientifique, ni comme une extension du mouvement du Nouveau Roman. Le but de ce groupe résidait dans la création d’une littérature expérimentale, où la contrainte ne se constituerait plus des normes académiques qui régissent les romans classiques, mais une contrainte qui serait la source d’un imaginaire potentiel : partir d’une contrainte pour créer, c’est contribuer à l’élargissement du champ des possibles pour une littérature nouvelle. Ainsi, le roman de Garrèta s’ancre dans cette démarche contraignante en supprimant tous les indices grammaticaux permettant d’identifier le sexe des personnages. Malgré une couverture de l’édition Livre de poche qui prend partie en affichant une main d’homme noir, les protagonistes sont anonymes et non genrés. Par conséquent, quel impact survient-il par l’absence du sexe des personnages dans le texte ?

Taire le sexe des personnages, c’est d’abord supprimer un élément distinctif qui informe le lecteur sur le rapport qui s’établit entre eux : rapport d’opposition (homme/femme) ou de ressemblances (femme/femme ou homme/homme).

Avec le personnage de je et de A***, l’auteur substitue un rapport d’opposition en jouant sur le physique (A*** est noire, je est blanc), la personnalité (A*** est excentrique et impulsive, je est taciturne et réservé), l’âge (A*** est plus âgé(e) de dix ans que je). La description des personnages n’est qu’indices, car elle ne contribue pas à affirmer les contours des personnages, mais plutôt à renchérir leur rôle : le corps de A***, objet convoité, est souvent mis en valeur par je lorsqu’il est question de danse ou de leurs rapports sexuels, mais jamais ces détails ne parviennent à consolider une identité fixe. Leur anonymat renchérit cet aspect, mais offre également un nouvel axe de lecture.

En effet, loin du portrait balzacien où la physionomie des personnages fournit des informations, la description lapidaire permet au lecteur de s’émanciper d’un cadre de lecture et lui offre une autonomie dans la représentation qu’il se fait du couple : la représentation de je et A*** ne pouvant rester neutre, le lecteur sera amené naturellement à choisir le sexe des personnages lui-même.

Ce rapport d’opposition est le socle de l’intrigue, car tout le roman se focalise sur l’impossibilité de je à saisir A***, une figure de l’insaisissable, où malgré leurs moments d’intimité, leur relation reste marquée par la distance.

De ce fait, au vu de l’identité éludée des personnages et du contraste entre leur amour et leurs différences, leur relation, floue par ces contradictions, devient le lieu du miroitement. En effet, il est intéressant de voir que le rapport à l’autre est, ici, le terrain d’une introspection pour le personnage je. La rédaction du récit par le personnage principal manifeste ce travail introspectif. Le caractère insaisissable d’A*** force le narrateur à se remettre en question, constamment.

L’illusion de proximité entre les personnages est constante : « nous continuions de cohabiter, et pourtant c’est à peine si nous nous retrouvions ensemble », « tout ce que l’extérieur avait généré en nous d’insatisfactions, de rancœurs,  et de détresses, nous l’avions scellé en nous-mêmes » (p .98).  Elle est de l’ordre du désir de je, plus que de la réalité. Elle se traduit par une forme d’exil par rapport au monde extérieur : « il m’était permis de m’imaginer  que sa danse m’était toute entière dédiée, sans que la foule ne pût prétendre me la disputer (…) ce corps qui n’était mien en aucune manière »  p.79, « je jalousais tout ce en quoi son être s’absorbait » p.105. Il y a un rejet de l’extérieur qui, en parallèle, transforme l’intimité des deux protagonistes en une intériorité instable, semblable à une fusion des personnages. On peut considérer le monde du spectacle dans lequel se produit A*** comme une métaphore, où je serait éternellement spectateur devant A, incapable de l’atteindre. P

Plus qu’une proximité donc, le désir de possession est une angoisse latente et obsessionnelle du personnage principal, qui converge vers le besoin d’une union encore inassouvie.

En ce sens, on comprend que le complexe de je va au-delà d’une passion insuffisante, et que l’assouvissement de son amour pour A*** est d’ordre mystique et spirituel. La première page de l’ouvrage détaille également cette dimension sacrée accordée au Sphinx, celle-ci sera détaillée au cours du récit :

« elle[la figure du sphinx] avait tous les traits d’une énigme, obscure sentence, d’un fragment d’aphorisme, et un ton de prophétie », p.99

UNE LECTURE GENREE (ou la manifestation de notre égotrip).

Mais ce livre ne saurait être aussi génial sans la claque qu’il nous livre en pleine lecture. Perdus, désorientés que nous sommes, les premières pages s’annoncent comme une traque d’indices susceptibles de façonner, d’éclaircir un peu plus les personnages. La fin même ne suffira pas à combler ce creux de curiosité si viscéral chez le lecteur, qu’elle en devient presque déplacée, voire malsaine. Nous ne sommes pas tous pareils, et pourtant Garréta met à mal les premiers signes organiques et distinctifs d’une pensée que l’on a bien ingérée : le genre.

En effet, pourquoi la personnalité, et même la relation de ces personnages ne peuvent-ils exister qu’en étant connoter, dénoter, catégoriser par nos soins ? Ils nous échappent, et nous laissent lire ce que nous voulons lire, nous laisse voir ce que nous voulons voir sans jamais nous livrer cette vérité qui rassure. Le lecteur est seul responsable de cette mécanique imaginaire sclérosée peut-être par une hétéronorme, ou peut-être simple miroir égocentrique de notre sexualité et de nos souvenirs. Combien d’entre nous ouvriront ce livre en visualisant un homme et une femme ? Garréta ne dénonce-t-elle pas notre pensée que “cela est dans l’ordre des choses “, cette visualisation et représentation presque systématique dans la pop culture ? Une vraie réflexion s’impose à l’heure où un film comme La Vie d’Adèle “choque”, “surprend” pour le seul fait de représenter l’amour de deux femmes. Tout cela n’est-il pas, au fond, bien arbitraire ?

A *** et je vivent et nous ne pouvons les juger que par ce qu’ils choisissent de nous livrer, échappant ainsi à nos jugements factices.

Note : j’ai expressément noté le “Gender” dans la littérature pour que ça ne prête pas à confusion avec le genre littéraire.

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