BookReview : Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon [Fr]

Bonjour à tous !

Une lecture hachée menue de cet essai qui, malgré tout, trouve son achèvement ! Voilà un moment que je vous fais part de mes réflexions en cours de lecture sur l’essai de Fanon. Je n’ai pas la prétention de livrer une analyse approfondie de son travail, car ceci est une review et non un mémoire. Néanmoins, cette lecture est trop riche pour passer sous silence son écho d’aujourd’hui !  Pour rappel encore, cette review est subjective ! 

D’abord, cassons quelques préjugés : à qui s’adresse ce livre ? Comme la littérature afro-américaine, on pense à tort que c’est un livre écrit par un Noir et pour les Noirs, mais les livres de la négritude ne se formalise pas de cet auditoire présupposé puisque, après tout, quel intérêt de dénoncer  aux concernés ce qu’ils connaissent déjà (ou partiellement) ? Il est donc important de souligner que ce livre s’adresse à tout le monde, comme tout livre en tout genre.

Néanmoins, voici selon moi – jeune femme noire en 2013 -, les gens qui pourraient être intéressés :

Les Antillais(es) : Fanon évoque un entre-deux propre aux communautés antillaises qui, résultant d’un métissage historique, se voient obliger encore aujourd’hui de justifier le fait qu’ils soient Français, face à une mentalité qui se veut “de souche avec une baguette de pain” ou au très illustre “nos ancêtres les gaulois”. Fanon pose avec justesse cette réalité qui, dès les années 50, l’a poussé à écrire ce livre.

Les Noir(e)s de France :  faisant partie de cette nouvelle génération où l’on pense souvent que le passé n’a rien à voir avec nous, que nos schémas de pensée, nos mécanismes modernes sont totalement émancipés de ces Noirs d’antan… Fanon nous fout une grosse claque et nous montre comment, encore aujourd’hui en 2013, nos manières de pensées sont stéréotypés et conditionnés et ce, que l’on soit Noir ou Blanc. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis dit “merde, mais il a raison”. Au passage, il déconstruit aussi le vocabulaire de “chabins”, “mûlatre”, “kouli”,”béké” et autre qui contribue à  l’aspect dépréciatif

Les Européen(ne)s blanc(he)s : Parce qu’il est important de comprendre qu’il n’y a pas que l’esclavage, comme un événement figé et immuable, mais qu’il y a à peine 50 ans, on parlait en France aux Noirs comme s’ils étaient des déficients mentaux. (Et il y a environ 30 ans, ou disons les années 70-80 mon père devait expliquer à des Français qu’il ne vivait pas dans une case ou dans un arbre. True story). Je pense qu’il est donc important de connaître ces autres réalités, non pas pour insuffler une “culpabilité blanche” (qui n’a pas lieu d’être, je le rappelle!!) mais pour comprendre que le racisme s’écoule sur plusieurs années comme un système (qui influence jusqu’à notre vocabulaire où tout ce qui est blanc est synonyme de bon et de positif, inoffensif (“peur blanche”), à l’inverse du noir (“colère noire”) ) et qu’il n’appartient pas au passé. Aussi, ça évitera du whitesplaining à outrance.

Les Français, en général : l’Amérique a bon dos avec sa ségrégation raciale et ses Malcolm X et Martin Luther King, mais on peine en France à regarder son propre passé… La preuve étant qu’en 2001, lorsque la France a reconnu l’esclavage comme étant un “Crime contre l’Humanité”, elle a soigneusement remanié le texte original, histoire de ne pas trop froisser son image et policer son implication. Les Français ne sont pas l’Etat, me direz-vous, et je suis  tout à fait d’accord… Raison de plus donc pour ne pas jouer dans la même cour et de lire le texte de Fanon, qui restitue ainsi cette part de non-dits, ce racisme qui se cache aujourd’hui derrière nos monuments commémoratifs de l’esclavage.😉

Cela n’empêche pas l’optimisme, puisque cette année, Gallimard a recueilli tous les travaux de Fanon et en a fait un coffret “Le Projet Fanon” – je ne sais pas encore s’il est sorti. Bref, si on ne nous demande pas de prendre responsabilité pour le passé, il est fondamental de prendre au moins conscience de notre présent ! Alors, on est gentil, on laisse nos présupposés à la porte et on s’instruit auprès de Papi Fanon.

Bon, mes petits lapins, c’est pas tout, mais faudrait qu’on parle du livre non ?

Qui est Fanon ?  Frantz Fanon est un médecin martiniquais qui en 1956 décide de publier Peau noire, masques blancs

Les Noirs ont un gros pénis, Les Noirs sont paresseux,Les Noirs sont sportifs, les enfants noirs veulent être blancs, tel noir est plus/moins noir que l’autre, il/elle est beau/belle pour un(e) Noir(e)…etc, Tout ce que vous avez entendu, cautionné, réfuté, vécu,  tout ce que vous avez pensé en secret sur les Noirs se trouvent ici décortiqués : Fanon l’explique, ces stéréotypes, même les plus inoffensifs sont dangereux et ont pour seule origine le racisme. Le racisme n’est pas qu’un concept mais un système où la relation dominant/dominé est effective même dans les contes de La case de l’oncle Tom.

A travers une série de schémas, Fanon parcourt des thèmes que nous connaissons bien ou peu, mais qui sonnent justes puisqu’ils sont justifiés.

Nous avons besoin de toucher du doigt toutes les plaies de la livrée noire.

La lecture de Peau noire, masques blancs m’a vraiment marqué. C’est la première fois que je lis un essai qui me donne la sensation d’être ouverte à coeur et à cerveau ouverts sur une table d’opération. Je n’ai plus regardé le monde de la même manière, au contraire, j’ai ouvert une porte et déchiré le plus grand pan d’ignorance que j’avais : celui sur moi-même, sur mes mécanismes de femme noire et française. Attention, je ne dis pas que je me suis retrouvée dans tout ce qu’il aborde, mais seulement qu’il m’a fait posé des questions que j’ai toujours estimé hors de propos. Et c’est bien ça le but : nous ne sommes jamais hors de propos quand il s’agit de racisme. Aussi, quand on comprend que le rapport blanc/noir est soutenue par plusieurs connotations historiques, sexuelles, psychologiques et sociales, on comprend également que le racisme ne marche pas de la même manière pour tout le monde, avec des asiatiques, des indiens d’Amérique, des “aborigènes” d’Australie ou encore des arabes par exemple. Le racisme est pluriel.

On m’a fait la remarque que Fanon était misogyne, notamment avec le passage sur Mayotte Capécia, mais pour moi, il me semble davantage sexiste dans cette ordination genrée de l’époque, où la femme est pécheresse et étend son désir dans des fantasmes avec l’homme noir a.k.a homme sauvage, virulent, etc. N’oublions pas que c’était les années 50…

Aussi, Fanon construit certaines parts de son raisonnement en parallèle avec l’antisémitisme, ce n’est donc pas un propos fermé. Néanmoins, plusieurs points sont contestables dans son analyse, mais je crois que c’est davantage dû au vieillissement de l’oeuvre. Je trouve, par exemple, que le métissage est abordé de manière binaire pour une société mixte comme celle que nous connaissons.

Toutefois, sa conclusion est sans appel et manifeste une porte ouverte sur le futur

“Seront désaliénés Nègres et Blancs  qui auront refusé de se laisser enfermés dans la Tour substantialisée du Passé”

“Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc”.

“Tous deux [l’homme noir et l’homme blanc] ont à s’écarter es voix inhumaines qui furent celles e leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication.”

… et l’espoir.

“La délivrance des complexes de haine ne sera obtenue que si

l’humanité sait renoncer au complexe du bouc émissaire”

Baruk

Le saviez-vous ? : Mayotte Capécia est un homme!

Je raffole des anecdotes croustillantes et des scandales littéraires ! Alors imaginez lorsque j’ai su que Mayotte Capécia, auteure d’une autobiographie Je suis Martiniquaise, auquel Fanon consacre presque deux chapitres pour critiquer la femme noire qui voit en l’homme blanc la possibilité d’une ascension sociale, est FAUX, c’était tout simplement palpitant !

Eh oui, l’autobiographie de cette femme a été écrite par des éditeurs parisiens blancs et la Mayotte Capécia que l’on voit sur les photos, savait à peine écrire et lire quand ce succès de librairies a commencé. De toute évidence, Fanon l’ignorait et il est compréhensible qu’il n’en sut rien étant donné qu’encore aujourd’hui, les premiers résultats Google apparaissent sans une trace de remise en question ou de contestation.

Pour aller plus loin, je vous conseille ce très bon article qui dévoile les arrières du décor !

Note : on notera que cette review est assez générale, mais c’est fait exprès car, comme je l’ai dit, il ne s’agit pas d’une analyse approfondie mais d’un tour d’horizon.

5 thoughts on “BookReview : Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon [Fr]

  1. “un essai qui me donne la sensation d’être ouverte à coeur et à cerveau ouverts sur une table d’opération. ” t’as tout résumé en une phrase.

    je suis en plein milieu de la lecture du livre mais j’ai pas pu attendre pour lire ta critique. c’est très sain. et j’ai sourit coupablement quand je lisais le passage de mayotte capecia, en ayant a l’esprit ta revelation fracassante hahaha.

    mais du coup, si mayotte capecia n’a pas existé cest tout a l’honneur de l’auteur de s’etre mis dans la peau d’une noire. ce serai interessant de faire la meme chose avec un noir dans le monde moderne qui vehiculerai tout les a prioris qui circule sur lui.

    • Haha désolé pour le spoile du coup ! Moi il faut tjrs que je me procure l’Orphée noire, ta critique a éveillé une grande curiosité !

      C’est vrai que fanon avait une prise de recul tel que j’ignore si on en serait capable aujoud’hui, avec un espace si saturé d’informations.

  2. N”oublions pas la littérature essentielle des afrodescendants des caraibes : Fanon, Césaire, Glissant, Confiant, et de beucoup d’autres

    bonne continuation.

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