Roots & Inspiration:”Women” by Carol Rossetti [Eng,Fr]

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  Sur son tumblr, une des images de cette série était une femme mince dont la légende dénonçait cette injonction aux formes féminines pour prouver sa féminité. Un commentateur a demandé “pourquoi il manque un bras à cette jeune femme … Continue reading

[BOOKREVIEW]”Blues Pour Elise” de Léonora Miano : une belle intro à la Littérature Afropéenne [Fr]

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Depuis le temps que j’attends de vous écrire une telle critique… Pour ceux qui me lisent depuis un moment, vous savez déjà combien j’ai l’habitude de déplorer l’absence d’une mise en valeur d’une littérature afropéenne. Les raisons de cette envie … Continue reading

BOOKREVIEW: Toni (Morrison), what’s going on ?

  In France, a literature similar to traditionnal afro-american literature  (Toni Morrison, Alice Walker, Alex Haley…etc) is not as strong as in U.S.A, I think. We have a lot of essays, of history books, but novels… Not so many. Somehow, I share this afro-american culture which screams the “black History” or “black culture”, because I hardly found something or I never heard anything similar here. Don’t get me wrong, maybe I just don’t know and probably did not go further, but the fact is my mother fed me of these movies like Color Purple and so on, when I was very young. I was 8 when I saw ROOTS for the first time. Since that day, I watch it every year like a ritual (if you want I will talk about that another time). Therefore, it’s in this afro-american influence that my mother adviced me to read Toni Morrison. God, I avoided it during a long, long, long time. Toni’s book alone on my desk, or my bed, or in my bag. Never in my hands. Don’t ask me why, I have no idea. Then, this year for christmas, Home got succesfull in France and, for once, I agreed to read something which was popular in medias and dropped my past century books that I love so much.

Let’s go further after this long introduction : I read Home. Yep. I read it and this book made me feel dizzy. As if I did not correctly hold it, as if I was guilty of something that I did not know. The atmosphere of the novel is heavy, systematically drowning you in a deep way. It is not something that you read to relax, you read it in order to see how look Truth. Not the noble one, the one that we congratulate with a moral weight. No, the other one, the ugly truth of History. Frank, the main character, could steal some sympathy from us. Page after page we could feel sorry and close from his intimate misery, the misery of a survivor soldier after Korea War. Yes, we could, but his life is so ugly by his authenticity that it is uncomfortable to know all the details. It’s uncomfortable to see that we cannot not judge him. How hard we try to understand his sister or him, to understand this reckless and bitter America… We can’t not judge.

I would be interested to know how American readers felt during their reading.

The fact is reading Toni Morrison’s book was tough. It was like eating something so thick that, even if it is good, we don’t really know if we’ll have a stomackhake after that. My opinion will seem mixed to you, so let’s be clear : I liked it :) . I don’t know why, probably because her way of writing “acted” on me, touched me, troubled me. After finishing this book, I felt… thirsty. Yeah. Thirsty. The history itself did not entertain me so much, because it needed to be digested. Analized. It’s just I needed to read more. Like “Toni, what’s happening to me ? what’s going on ?” This is the reason why, now, when I take the metro, I try to find a seat. Not seats which will need to be available when it’s crowded. A comfortable seat. Only then, I can open my purse, letting run my hand in the bottom, and take Tar Baby, another Toni Morrison’s book.

I don’t really know what to think about Toni’s books, because it’s not about to think but to feel.

What I know though, is that I don’t feel thirsty anymore. 

P.S : Good news, this blog will be updated more often now. I closed my others blogs because this one is the most authentic. Let’s see where we’ll go.

Le paradoxe des jours

 

 

Cela fait longtemps que je n’avais pas écrit de posts “Day to day”. Ca me permet parfois de me souvenir que ce blog est, avant d’être une plateforme où je peux créer, écrire, inviter d’autres personnes, à moi.

Pour celleux qui me suivent sur Twitter, ce dernier mois (et quelques semaines) ont été très difficiles moralement et épuisant physiquement ; cumulant à la fois l’arrivée sur Paris, la recherche d’appartements et de perte ou déception en amitié. Ce qui est toujours surprenant est l’espèce d’écart entre l’incroyable bonté et solidarité qu’à susciter ce mauvais passage de ma vie chez des personnes qui ne me connaissent pas – si ce n’est pour ce qu’ils lisent de moi -, et le moral en miettes que je me suis traînée durant ces longs jours avec la violence du quotidien - raciste mais pas que.

Et puis est venu ce moment où, à force d’être éreintée et déprimée, j’ai mis sur pause ou de côté toutes les choses et personnes qui fragiliseraient le peu d’esprit positif qui me restait. Y compris Twitter. J’ai recommencé à me sentir bien, à retrouver mon côté solaire, à gérer les choses une par une, malgré la frustration. Je me suis isolée, j’ai lu, ri, aimé avec les personnes qui étaient encore là. Et puis, j’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un d’encore plus solaire et positif que moi : quand on est prêt du soleil, on cesse petit à petit d’avoir froid et on se souvient de ce que c’est que d’avoir chaud et de se sentir bien. On se détend, on reprend ses marques.  J’ai continué de regarder de loin ce qui se faisait çà et là, j’ai continué d’écrire et j’ai recommencé à être émerveillée par les personnes que je rencontrais par hasard. D’une certaine manière, couper avec le reste pour ne voir que du nouveau et de l’éphémère était moins lourd à gérer.

C’est donc au moment où je m’y attendais le moins que tout m’est tombée dessus. Ca a commencé avec l’interview sur Slate, un mail un peu par hasard, puis une rencontre dans un café, et quelques jours plus tard, une vague de visites, de mots gentils dans ma boîte mail, sur mon blog, ma page facebook. Et au milieu de ces personnes inconnues, des journalistes, des éditeurs, etc…

Le jour où j’ai tenu les clés de mon nouvel appartement dans mes mains était le même jour où je me retrouvais face à une secrétaire qui me demandait “qui dois-je annoncer ?“. “Mrs Roots“.  D’un coup, ce qui était un blog commencé un jour d’été, il y a un an, avait une sorte d’entité au-delà du virtuel. Certes, j’avais déjà reçu des messages adorables de lecteurs et lectrices , mais c’est quelque chose que je ne percute jamais vraiment : je me sens toujours reconnaissante que quelqu’un trouve ici quelque chose qui le réconforte, des rencontres extraordinaires que cela m’apporte, c’est une sorte de bonus à ce que je prends plaisir de faire pour moi, et d’autres filles comme moi.

Ainsi déferla une incroyable bonne vibe, au point que j’en sois submergée, que je me pose et que je me retrouve à me dire “c’est un truc de dingue” à répétition. Je mentirai si je disais que cette vague de bonnes choses et de projets inattendus suffisaient à masquer mon amertume. Mais, une très bonne amie m’a rappelé que j’avais le droit de prendre le temps. Prendre le temps de ne plus être en colère, de sentir de la rancune , de me sentir fragile et déçue. De pleurer et jurer, aussi. Prendre le temps d’être égoïste, à mon tour, chose que j’oublie énormément. C’est un peu triste de tenir une liste de personnes à remercier, à côté d’une autre liste de relations incertaines ou troubles, mais j’ai décidé de ne maintenir que le bon pour le moment, parce que c’est tout simplement ce dont je suis capable. Je n’ai plus d’énergie pour aller chercher et retenir des choses ou des gens, ni la force de m’en vouloir de ne pas le faire.

On oublie parfois que le positif, ce n’est pas nécessairement que tout est réglé, mais juste quelque chose que l’on essaie de semer là où ça veut bien pousser, là où l’on peut s’en occuper. Si ça tient, pousse et grandit, tant mieux. Si cela fane, tant pis.

Je vais bien. Ca peut être dans le métro, en sortant du boulot, assise devant une série, ou simplement avec certaines personnes, mais je vais bien. Parce qu’au fond, ces aléas sont parmi d’autres et qu’en attendant le reste à venir, je veux profiter de ces mises entre parenthèses pour ressentir cette joie du “au jour le jour”, celle qui pointe le bout de son nez quand je lis un de vos messages, de vos commentaires ou tweets. Cette joie qui est là quand je ris à une blague stupide, ou que je découvre un nouveau livre…

Parce qu’au fond, dans les limites de cette bulle que j’aime me tracer, je suis toujours cette fille qui a ouvert il y a un an son blog, seule dans sa chambre. Et ça ne m’empêche pas d’être heureuse.

 

http://www.youtube.com/watch?v=M34-JzJh0mM

De Billie Holiday à Miguel Asturias… Premier café littéraire !

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Avec les aléas du quotidien, j’ai bien cru que ce café littéraire tomberait à l’eau ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on serait passé à côté d’un bon moment. Vous avez été quelques uns à me demander où/quand/pour qui se tenait ce café, et il est normal que peu de personnes n’aient eu d’informations pour cet événement car je voulais d’abord faire un premier essai. C’est donc en petit comité entre femmes “racisées” que nous avons tenté l’expérience, sans thème défini pour cette première rencontre où chacune a emmené le livre de son choix. Voici la liste des oeuvres qui ont été présentées :

  • Tar Baby – Toni Morrison

  • Plats d’existences – N. Bachet, F. Mourlon, E. Lasida

  • L’oeil le plus bleu – Toni Morrison

  • La carte d’identité – J.M Adiaffi

  • Noire, la couleur de ma peau blanche – Toi Derricotte

  • Lady sings the blue – Billie Holiday

  • Les Belles Ténébreuses – Maryse Condé

  • Monsieur le Président – Miguel Asturias

  • From a place of Blackness – Andile Mngxitama, Aryan Kagunot

A mon grand étonnement – j’avais peur qu’il y ait des silences -, chaque livre a donné place à des discussions très très riches !  Au point qu’il faille nous rappeler que nous n’avions pas fini de faire le tour de table et qu’il nous fallait voir tous les livres avant la fin du café. Il était intéressant de voir également les différentes perspectives, notamment pour L’oeil le plus bleu que j’avais lu et dont l’interprétation de la fin était bien différente pour l’une des participantes. J’ai énormément appris, tant sur les personnes présentes que sur les réflexions qui ont découlé de ces lectures. Aussi, je pense avoir surpris tout le monde avec, parmi les livres que j’ai amené, un livre de recettes (axé sur le partage des cultures à travers des plats internationaux et le vécu des personnes qui ont proposé ces recettes) ! L’occasion de montrer qu’il n’y a pas de “bons” ou de “mauvais” livres :)

Je pense sérieusement réitérer l’événement et je pense avoir déjà choisi le thème : l’engagement. On reste souvent attacher à l’idée que l’engagement s’apprend nécessairement dans les essais théoriques, mais pour avoir commencé avec de la fiction, j’aime l’idée de ces livres qui ont participé à un certain cheminement ! Aussi, l’engagement est multiple : il peut être vis-à-vis d’une cause comme vis à vis de soi, des autres… Et même quand il s’agit de soi, ça peut être un engagement suivant une chose en particulier. Bref, l’intérêt d’un thème large est l’investissement que les participants y mettent, avec leur enthousiasme et leurs réflexions !

Quant au public visé, j’ai été sensible à cette sécurité qui a permis de délier les paroles de ces femmes “racisées”, ce que je tiens à conserver. Toutefois, il y a eu des discussions où j’aurais été curieuse de voir des hommes “racisés” participer, notamment pour des thèmes comme “l’engagement”. Je dois y réfléchir encore un peu :)

Aussi, vous aurez peut-être l’occasion de voir quelques images de ce café dans le documentaire très attendu d’Amandine Gay, Ouvrir la Voix, dont l’équipe qui nous a suivi durant ces quelques heures.

De belles rencontres en perspective !

[Bookreview] La ballade de Baby : une enfance désenchantée

[Trigger Warning : maltraitance sur enfants, agression sexuelle]

A Montréal, on suit le quotidien précaire de Baby, une jeune fille de 12 ans, rêveuse qui suit, entre fantaisies et journées incertaines, son père junky. En grandissant dans l’ombre de sa mère décédée, Baby appréhende l’adolescence, terrain minée où son corps ne répond plus et où son rapport au monde se mue en quelque chose de douloureusement réel.

Heather O’neil réussit à nous décrire une vie dramatique avec le regard de l’enfance, ; à la fois poétique et incroyablement lucide sur le monde des adultes. On oscille constamment entre une incroyable douceur, et une violence cristallisée.

Personnellement, je reste mitigée par ce filtre de l’enfance, qui rend certains passages incroyablement cru dans ce que le sexe incarne pour elle. C’est à la fois transgressif et dérangeant, de sorte que la dureté de certains évènements semblent au premier abord soupesé, avant que le lecteur ne mesure lui-même l’écart entre ce filtre et la violence réelle.

Je regrette cependant l’essoufflement du roman qui, à force d’être coupée par des longueurs, perd de son intensité, avec une fin peu bâclée.

#BoycottHumanZoo I : le racisme s’invite au musée

 

Après les nombreuses discussions sur le net et les articles éparses et discrets sur le sujet, Po Lomami et moi-même avons décidé de rédiger cet article sur Exhibit B. Ce dernier sera publié en 2 parties : l’une qui va suivre ci-dessous et la seconde, qui sera publiée dans 3 jours sur le site de Po. Malgré les deux plateformes, nous indiquerons bien sûr les liens de chaque partie pour l’unité de cet article, et maintenons que la rédaction de ce dernier s’est fait à quatre mains. Il n’est donc pas question ici de points de vue séparés mais bien d’un malaise et d’une colère commune.
Nous devons l’avouer, il nous a fallu un moment.
Il nous a fallu un long moment, les pas traînants, pour accepter de prendre le temps de nous asseoir, de regarder droit dans les yeux ce qui est en train de nous tomber dessus, de traduire notre colère dans sur ces pages, d’articuler nos différentes optiques, l’une de nous évoluant dans une perspective vegan et antispéciste,  et faire face à la promotion de cette nouvelle “oeuvre”, beaucoup de temps pour réaliser qu’aujourd’hui, en 2014, on nous demande de prendre place comme spectateur pour regarder une personne noire, comme nous, derrière une cage, au nom de l’Art. Il nous a fallu aussi du temps pour comprendre que tout cela était réel. C’est-à-dire que, de tous les spectacles, performances, scènes, films que nous avons vus, de tous ces champs publics dont nous étions bien absents et effacés, nous ne nous attendions pas à ce que l’Art se penche sur notre cas pour aller aussi loin. On était déjà bien habituées à la mise en avant de notre capital exotique sur lequel beaucoup d’institutions muséales se reposent. Tout au plus, on commençait à s’habituer à ce que la “Vénus  Hottentote” demeure cette douleur sans nom, femme que l’on nomme comme exemple de l’animalisation du corps noir jusqu’à la dissection de ses organes génitaux, mais dont la barbarie de son sort ne pointe pas les auteurs.
Oui, à la limite, dans une fresque toujours tronquée, à la représentativité caricaturale et bancale, on ne s’attendait pas à voir un jour la promotion d’une oeuvre telle que celle de Brett Bailey :
“Des femmes en cage, des hommes enchaînés. Voici quelques-uns des tableaux vivants qui seront présentés dans l’exposition Exhibit B à l’espace 104 à Paris du 7 au 14 décembre 2014. L’artiste sud-africain Brett Bailey a choisi pour thème notre passé colonial”
“Notre passé colonial”. Un “notre” bien hypocrite quand il s’articule uniquement sur la servitude des corps noirs pour une exposition au musée. Voilà donc plusieurs jours que cette exposition est questionnée sur son racisme. A peine daigne-t-on soulever l’annulation de cette même exposition outre-manche, il nous revient d’anticiper les cris à la censure et à la liberté d’expression ; soit une liberté qui se complaît dans le dénigrement et le rabaissement des mêmes minorités ethniques dans l’espace médiatique.
Ainsi, l’Art serait une raison suffisante, une terre assez sainte et sacrée pour échapper à ce qui imprègne toute une société. Il serait le terrain neutre des rapports de force dans une société occidentale profondément marquée par son refus d’entendre parler de la race, préférant voir un antiracisme sans queue ni tête dans le fait de ne pas prononcer le mot “noir” et de “ne pas voir les couleurs des autres“. Ce perpétuel effacement d’enjeux sociaux liés à la race a de lourdes conséquences.
C’est ce qui permet aujourd’hui d’entendre des personnes s’accorder sur la connotation raciale des corps noirs dans cette oeuvre et qui  refusent en même temps d’inclure la couleur de l’artiste dans l’équation.  Aujourd’hui encore, le blanc est une couleur que l’on ne peut nommer.
C’est ce qui permet aujourd’hui aux défenseurs de cette oeuvre de soutenir qu’il y a dénonciation du racisme, alors qu’ils nient ce qu’en pensent les premières victimes : les diasporas noires, donc.

 

1) “Parlons de racisme mais pas de races”

Donc, résumons : un artiste sud-africain blanc a décidé de reproduire un zoo colonial avec des personnes noires, à la manière des zoos coloniaux qui ont pris place durant la colonisation et expositions universelles, à l’adresse des personnes blanches. On invite donc à payer une vingtaine d’euros pour revivre cette expérience unique, celle de regarder en cage des personnes noires. Si le zoo colonial était problématique dans le passé, quelle est la différence avec celui d’aujourd’hui qui prendra place à Paris en Décembre ? C’est la question que nous nous sommes posées face aux justifications bancales qui nous ont été dites :
  1. “le zoo colonial de Brett Bailey dénonce”: la reproduction fidèle d’un zoo humain tiendrait en lui-même de la dénonciation, mais comment ? En exposant uniquement des corps noirs enchaînés sans la mise en avant des mécanismes de dominations, tant par l’absence des acteurs (les colons blancs) que par les institutions, on reste dans le fantasme selon lequel notre contexte – une civilisation occidentale, ou du moins, une société française en 2014 – serait assez parlant de lui-même. Eh oui, qui oserait une seconde faire un zoo humain “pour de vrai” en 2014 ?  L’exposition dans un musée préserve ce “pour de vrai“, comme si le musée en tant qu’institution, serait un terrain de fiction, un endroit spécial et indépendant de la xénophobie exercée dans notre société.
    Ce traitement du musée et de l’Art comme un hors-contexte de notre Histoire reprend les mêmes mécanismes que le racisme : soit cette croyance que le passé est détaché et séparé de notre présent. L’artiste compte ainsi sur une sorte de fierté contemporaine, où la société “si évoluée” que nous connaissons aujourd’hui ne serait plus au fait de son racisme, mais, surtout, que le passé colonial est une chose révolue, indépendante de notre présent. Or, le passé colonial, tout comme le racisme, demeure une oppression latente qui trouve ses racines dans le temps et qui est perpétuée. Le refus d’entendre aujourd’hui les réactions des diasporas noires à cette exposition est une énième preuve que le corps noir n’est considéré que dans ce qu’il peut apporter à une narration, dont il n’est pas l’auteur.
    L’exhibition de corps noirs enchaînés, dans une passivité imposée, et ce sans que les colons n’apparaissent, est un choix de narration qui n’est en rien une dénonciation, mais juste le maintien d’une tradition coloniale où on ne laisse jamais le corps noir se dire et se raconter. On l’expose à une fin tacite et nauséabonde : soulager les consciences en flattant l’ego du spectateur qui se dira “c’était pas bien ce qu’ils ont fait dans le passé”, sans se rendre compte qu’il participe lui-même au maintien d’une oppression raciste.
  2. Le corps noir, crash test de l’antiracisme : le corps noir demeure ainsi le crash test de la bonne conscience. “Allons au musée voir comment je réagis face à ces êtres animalisés et en cage !”, le spectateur pourra se flatter de cet après-midi découverte où sa mise en rapport avec un exotisme raciste pourra le gêner, le surprendre, tout au plus le bousculer un peu avant qu’il reprenne son quotidien. Brett Bailey fait du corps noir une performance, comme il en était question déjà à l’époque coloniale, donnant ainsi l’impression que tout le monde a quelque chose à dire sur le sujet. Or, si nous avons tous la possibilité de dire quelque chose sur le racisme, nous n’en sommes pas tous victimes.
  3. Artiste noir ou blanc, quelle différence ? Vouloir dénoncer le racisme à travers une oeuvre quand tout le monde refuse de prendre en compte la couleur de l’artiste, cela montre un peu l’état de l’antiracisme en France : “parlons du racisme sans races !”, comme si le racisme (d’hier ou d’aujourd’hui) ne tenait qu’aux murs du 104, le temps d’une exposition… N’en déplaise aux défenseurs de l’exposition et à l’artiste, mais le racisme n’est pas une question d’intentions. Il repose sur un système de rapports de force entre dominants et dominés, dont les victimes de cette oppression se voient volés leur parole pour justifier tout et n’importe quoi. Personne n’a demandé à Brett Bailey de faire ce zoo humain. Personne n’a demandé à mettre en avant l’animalisation des Noirs pour un besoin de catharsis, ni de devoir de mémoire de la sorte.

2) L’appel à une objectivité choisie

Bien souvent, face à la dénonciation du racisme de l’oeuvre, nous nous sommes heurtées à un implacable appel à l’objectivité. C’est souvent ce qui suit lorsque l’on dénonce une oppression sociale : “vous exagérerez et voyez le racisme partout !”, on traite le racisme ou la xénophobie comme une affaire de sensibilité et de subjectivité trop aiguë, une pratique facile pour rendre illégitime l’expérience et le vécu des victimes de racisme, nous obligeant à perdre énergie pour expliquer que le racisme est raciste. Toujours dans une démarche pédagogique, résumons les trois réponses fréquentes :

  1. Vous n’avez pas encore vu l’exposition !: Certes. Ce n’est pourtant pas la première fois que l’exposition passe en France, mais il faut croire que les réseaux sociaux ont cette bonne faculté à faire remonter à la surface ce qui voudrait passer inaperçu. Le choix est pourtant simple : on peut choisir de payer pour voir par curiosité cette oeuvre et se faire son idée, participant ainsi au divertissement raciste, encourageant l’idée que l’oeuvre tient à une performance de Noirs en cage. Cela justifierait l’exhibition animalisante qu’elle suppose. Mais après tout, les minstrel show où des acteurs blancs mettaient en scène des Noirs pour faire rire leur public attirait les foules, c’était certainement là aussi une question de curiosité ?
    OU on peut choisir d’estimer que le principe du zoo colonial en lui-même est assez déshumanisant, et convenir qu’”Un après-midi dans la peau d’un colon” n’est pas le moyen le plus sain pour réfléchir à son antiracisme.
  2. “Et si c’était un artiste noir ? Et si c’était des hommes blancs ?”:
    … Dans un appel à l’objectivité, nos interlocuteurs estiment que leur subjectivité a une valeur neutre. C’est bien là ce qui ressort quand l’inversion des races des acteurs constituerait un argument, alors que:
    1) Non seulement on évite de parler de race, mais on prend bien garde à ne pas mentionner celle de Brett Bailey ni celle de la majorité du public attendu à cette représentation, ni celle du système dans lequel tout ceci a lieu.
    2) en envisageant ce genre d’hypothèse, on considère le racisme comme une histoire de mélanine trop élevée. Par conséquent, on nie le racisme comme un système reposant sur une animalisation, voire bestialisation historique des personnes noires ( une telle animalisation qui, devons-nous le préciser, n’a jamais concerné les Blancs).
    3) les défenseurs de Brett Bailey prônent l’importance du contexte de l’exposition mais s’adonnent à toutes les hypothèses possibles pour le défendre. Son contexte reste une mise en place d’une représentation par et pour les blanc·he·s pour soit-disant dénoncer le racisme par un procédé raciste. Or, si l’oeuvre n’est pas défendable dans son contexte même, qu’en déduit-on ?… Qu’elle est raciste.
  3. “Liberté d’expression !”: la liberté d’exhiber un imaginaire raciste dans une institution publique primerait sur la déshumanisation des corps noirs qu’encourage cette exposition, parce que « liberté d’expression oblige ». Quand on sait que cette liberté d’expression est l’argument phare de politiques et intellectuels xénophobes, nous peinons encore à comprendre comment nos interlocuteurs peuvent nier une autre liberté que la leur : celle d’autrui, celle de pouvoir vivre et être considéré comme un être humain sans craindre de voir exposer ses semblables dans des cages pour le bien d’une expérience.
  4. “Il s’agit d’un musée ! Rien de raciste à cela !”: si les institutions étaient vierges de toute discrimination, cela n’aurait pas conduit à des abominations comme celles que l’exposition universelle a pu abriter, ni  aux spectacles d’hypnose de femmes dites “hystériques” qui satisfaisaient un public français, lui-même friand de voir l’exhibition de personnes malades aux devants des hôpitaux.
  5. “Il y a des personnes noires qui ont accepté de servir cette exposition !”:
    prendre comme caution les personnes noires qui ont participé à l’oeuvre sans se soucier ni des conditions économiques, ni des plaintes qui ont suivi également la participation de certains travailleurs·euses, c’est juste vouloir soulager une culpabilité blanche dans le vide. Mais allons plus loin avec un petit regard économique.
    Le racisme et le colonialisme ont servi des objectifs économiques, capitalistes, et nous percevons des relents de cela. En effet, posons un œil sur les méthodes de recrutement et de rémunération des travailleurs·euses. Bailey touche son cachet et obtient une notoriété tout en s’accordant une bonne image de dénonciateur du racisme et d’artiste incontournable. De l’autre côté, les figurant·e·s étaient payé·e·s 110€ brut pour 3h de représentation tandis qu’au Théâtre Gérard Philippe ce sera 120€. Rappelons que ces lieux sont financés par l’argent public.

“Ce qui est amusant c’est que le metteur en scène prétend avoir fait ce projet pour dénoncer la permanence des relations violentes entre noirs et blancs (…) Par ailleurs il ne fait aucune politique de respect en terme de rémunération des artistes. Il touche son cachet et continue sa chasse à la notoriété. Au 104, les artistes étaient payés 110€ brut pour 3h de représentation et au TGP ce sera 120€. Là je crois qu’on ne peux pas trouver plus bel exemple d’appropriation culturelle et d’exploitation décomplexée.”lien

 

En d’autres termes, les institutions n’ont jamais empêché le dénigrement et l’animalisation du corps d’autrui.
Elles n’ont jamais préservé le corps des dominés (soit des personnes non-blanches, non-cis, non-hétérosexuelles, non-masculines, non-valides, etc) d’un cirque du voyeurisme, qui a alimenté l’Histoire et justifié des discriminations sur des bases dites scientifiques, psychologiques, historiques ou… artistiques.
La dispense de tolérance accordée à l’Art, à Brett Bailey et à la collaboration des institutions dans la mise en avant de cette oeuvre, est symptomatique du climat xénophobe actuel, en France et en Europe. Espérer que les musées soient des lieux d’instruction tout en pratiquant un laxisme dangereux sur les expositions qui y sont proposées, c’est cautionner le maintien et l’enseignement des discriminations à l’égard des personnes visées. La profonde apathie face à l’exposition d’un être humain nous interroge sur l’état malade de cette société. Si vous jugez tolérable ce genre d’exhibition d’une part de l’humanité, c’est que vous considérez cette humanité comme valant d’être placée sous verre.
Face à cette violence constante, nous nous demandons : quand le racisme vous choquera-t-il ?

 

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Brussels, Belgium in 1958.

Paris, 1907

Ainsi, si après ces quelques mots, la présence du racisme jusque dans un musée vous semble exagérée, demandez-vous surtout jusqu’où le déni ambiant lui a permis de perdurer et de s’infiltrer; demandez-vous à quel point les rouages de cette vieille oppression centenaire s’est infiltrée au point qu’aujourd’hui, cette exposition ne choque personne.

 

Po Lomami et Mrs Roots

 

 

Seconde partie :
#BoycottHumanZoo II : à la culture de notre servitude

 

 Pour aller plus loin :

 

Merci à Evanarchiste pour la relecture. :)

[BookReview] Complicit No More : la claque intersectionnelle qui fait du bien

Complicit No More

 

“Black feminism has also taught me how to be a better ally, because it insists that if I remain silent on issues that do not directly affect me, I become an accomplice to inequality and injustice”

“Le féminisme noir m’a également appris comment être une meilleure alliée, parce qu’il insiste sur le fait que si je reste silencieuse à propos des problèmes qui ne me concernent pas directement, je deviens une complice de l’inégalité et de l’injustice”.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’intersectionnalité, j’ai eu à faire ce choix particulier qui se présente à chacun(e): fermer les yeux et me taire sur le fait que mon confort repose sur les oppressions des uns et que mon oppression repose sous le confort des autres, ou l’ouvrir et en parler. Je me suis toujours dit que ne rien dire, c’était cautionner, être complice malgré tout avec les dominations établies. La lecture de Complicit No More m’a fait rappeler ces premières interrogations, rappelant comme il est facile d’être le complice d’une société aux oppressions et aux victimes diverses.

Reprenant l’intersectionnalité au sens propre du terme, les auteures de chaque article sont des femmes “racisées”qui parlent de leurs positions et de leurs vécus, suivant différentes intersections à la race, comme le veut la définition de Crenshaw.P ar différentes expériences, on traverse différentes conditions de féministes racisées, où la non-mixité des participantes à l’essai permet de se plonger dans une sorte d’incubateur du féminisme des femmes “racisées”. Et ça fait du bien ! Loin du bloc monolithique qui consisterait à englober toutes ces protaganistes, le noyau de ces approches étant la race permet d’appréhender le féminisme sur différents continents et des perspectives de collaborations internationales.

Ces dernières réflexions sont liées à la considération de l’espace publique, qui est très évoquée dans cet essai : être une femme queer dans une entreprise au dress code exigent, être une femme noire dans un poste à haute responsabilité au milieu des relations internationales, passer d’un espace médiatique où l’on est considéré partiellement à un espace occidental où l’on est invisible, etc.

Le rapport à l’espace et à la sororité est vraiment le socle des enjeux féministes. Il y a un certain optimiste lucide que j’ai retenu de cette lecture : loin d’une sororité “salvatrice” (du type “sauver les femmes musulmanes”, “sauver les femmes du tiers monde”), on pense une sororité qui a ses limites à la fois culturelles et politiques, mais aussi historiques (notamment par rapport à la mémoire du féminisme selon les pays).

Et, surtout, cette sororité, non divisive, mais divisée n’empêche pas une entraide dans la lutte contre le patriarcat. Bref, un concentré de pistes de réflexions qui montre qu’il reste des choses, pas seulement à faire, mais à construire.

Si beaucoup regretteront les quelques pages que constituent ce premier essai (seulement 140 pages environ) où toute la diversité des femmes n’est pas balayée, Complicit No More demeure un livre très riche, qui donne accès à pas mal de références par une courte bibliographie des auteurs, des noms de féministes peu connues, et des liens vers les associations ou essais dont elles se sont servies.

Vous pouvez visionner ici la conférence donnée par les auteures :

Media Diversified est à l’origine de ce projet, et on espère fortement qu’ils feront une seconde édition ! Ce livre est en anglais, mais je l’ai trouvé très accessible. Je n’aime pas vraiment les regroupements d’articles car je les trouve souvent inégaux, mais pour le coup, j’ai trouvé chaque article passionnant et je n’en ai pas esquivé un seul !

 

 

“Boys will be boys”: deconstructing manhood…

« Chaque semaine, onze femmes et moi nous réunissons, nous lisons des textes de théorie féministe et en parlons. Et pendant une de nos réunions, j’ai assisté à une conversation entre deux femmes, qui a tout changé pour moi.

L’une était blanche et l’autre était noire. La femme blanche dit « Toutes les femmes ont la même expérience en tant que femmes. Toutes les femmes affrontent la même oppression en tant que femmes et par conséquent toutes les femmes ont une sorte de solidarité féminine intuitive. »

Et la femme noire dit : « Je ne suis pas si sûre. Laisse-moi te poser une question » Alors la femme noire dit à la femme blanche, « Quand tu te lèves le matin et que tu regardes dans le miroir, que vois-tu ? » Et la femme blanche dit, « Je vois une femme ». Et la femme noire de répondre, « Tu vois, c’est ça le problème pour moi, parce que quand je me lève le matin et que je regarde dans le miroir », dit-elle, « Je vois une femme noire. Pour moi la ‘race’ est visible, mais pour toi elle ne l’est pas. Tu ne la vois pas.

Et ensuite elle dit quelque chose de vraiment surprenant : « C’est ainsi que fonctionne le privilège. Le privilège est invisible pour ceux qui en disposent. »

… Maintenant souvenez-vous, j’étais le seul homme dans cette pièce. Alors j’ai entendu ça et je crois que j’ai spontanément gémi et mis ma tête dans ma main et quelqu’un a dit, « Eh bien, quelle était CETTE réaction ? » Et j’ai dit, « Eh bien, quand je me lève le matin et que je regarde dans le miroir je vois un être humain. »

Je suis une sorte de personne générique vous savez, je suis un homme, blanc, de la classe moyenne. Je n’ai pas de classe, de race, de genre [visibles]. Je suis universellement généralisable.

Donc j’aime à penser que ce fut le moment où je suis devenu [= où il a pris conscience d’être] un homme blanc de la classe moyenne. Cette classe, cette race et ce genre n’étaient pas ceux d’autres personnes mais les miens, je devais commencer à réfléchir à ceux-ci et ça avait été un privilège qui avait demeuré invisible pour moi pendant très longtemps. »

Merci à Fabriste pour la traduction !

La conférence complète ici

Womanism

Originally posted on A Feminist Theory Dictionary:

“Womanist is to feminist as purple is to lavender” -Alice Walker

Womanism is a feminist term coined by Alice Walker. It is a reaction to the realization that “feminism” does not encompass the perspectives Black women. It is a feminism that is “stronger in color”, nearly identical to “Black Feminism”. However, Womanism does not need to be prefaced by the word “Black”, the word automatically concerns black women. A Womanist is a woman who loves women and appreciates women’s culture and power as something that is incorporated into the world as a whole. Womanism addresses the racist and classist aspects of white feminism and actively opposes separatist ideologies. It includes the word “man”, recognizing that Black men are an integral part of Black women’s lives as their children, lovers, and family members. Womanism accounts for the ways in which black women support and empower black men, and serves as a…

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Jargon de Femmes Noires à la portée de tous

mrsroots:

A LIRE ET A RESSORTIR

Originally posted on SOUAG VAUDOU:

Je préviens ceci n’est pas un post parodique, ou appelant au shitstorm, j’y ai pensé après le billet de Acontrario sur le jargon utilisé par certain-e-s sur Twitter qui peut ne pas être à la portée de tous. Je crois toujours que la plupart d’entre nous sont ouvert-e-s à expliquer de quoi on parle et à qui on s’adresse. Que quand certain-e-s se donnent la peine, comme plusieurs d’entre nous l’ont fait on arrive à s’y retrouver plus ou moins rapidement pour les termes utilisés mais il est important que cela soit fait.
Parce que oui, le but c’est pas de créer un microcosme mais d’arriver à sensibiliser le plus de monde que possible.
J’essaierais donc de mettre à jour au fur et à mesure ce petit précis/dico/fourre tout d’expressions.
Étant femme et noire, je vais m’intéresser qu’aux termes me concernant, parce qu’il y’en a trop et je veux pas…

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“But with Black people, skin gave them away.”Toni Morrison

“There couldn’t have been another slave society in the world with a Fugitive Slave Law. It could not work with the Greeks and Romans, because they all looked pretty much alike. But with Black people, skin gave them away. You could keep up the remnants and the vestiges of slavery far longer than it ever would have lasted if they had enslaved… suppose they had decided to buy Irish people and just spread them all about, as they did of course. Then when they stopped doing it you could sort of tell by the name or tell by the religion, but you couldn’t have laws–Jim Crow laws. With Black people, because of the physical difference, they could be seen as slaves, and subsequently are now viewed as the visible poor. Black people are perceived as the lowest of classes because we can be identified that way. It doesn’t make any difference what we wear, or what neighborhood we live in, we’re still visible as that. The visibility has made the prejudices last longer. It’s not because one is Black that prejudice exists. The prejudice exists because one can identify the person who was once a slave or in the lower class, and the caste system can survive longer. In Nazi Germany, they found a way to identify the Jews by putting a label on them and to indicate who they were. They needed a mark. But in America you have people who are Black people.” – Toni Morrison