[BOOKREVIEW]“Blues Pour Elise” de Léonora Miano : une belle intro à la Littérature Afropéenne [Fr]

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Depuis le temps que j’attends de vous écrire une telle critique… Pour ceux qui me lisent depuis un moment, vous savez déjà combien j’ai l’habitude de déplorer l’absence d’une mise en valeur d’une littérature afropéenne. Les raisons de cette envie … Continue reading

BOOKREVIEW: Toni (Morrison), what’s going on ?

  In France, a literature similar to traditionnal afro-american literature  (Toni Morrison, Alice Walker, Alex Haley…etc) is not as strong as in U.S.A, I think. We have a lot of essays, of history books, but novels… Not so many. Somehow, I share this afro-american culture which screams the “black History” or “black culture”, because I hardly found something or I never heard anything similar here. Don’t get me wrong, maybe I just don’t know and probably did not go further, but the fact is my mother fed me of these movies like Color Purple and so on, when I was very young. I was 8 when I saw ROOTS for the first time. Since that day, I watch it every year like a ritual (if you want I will talk about that another time). Therefore, it’s in this afro-american influence that my mother adviced me to read Toni Morrison. God, I avoided it during a long, long, long time. Toni’s book alone on my desk, or my bed, or in my bag. Never in my hands. Don’t ask me why, I have no idea. Then, this year for christmas, Home got succesfull in France and, for once, I agreed to read something which was popular in medias and dropped my past century books that I love so much.

Let’s go further after this long introduction : I read Home. Yep. I read it and this book made me feel dizzy. As if I did not correctly hold it, as if I was guilty of something that I did not know. The atmosphere of the novel is heavy, systematically drowning you in a deep way. It is not something that you read to relax, you read it in order to see how look Truth. Not the noble one, the one that we congratulate with a moral weight. No, the other one, the ugly truth of History. Frank, the main character, could steal some sympathy from us. Page after page we could feel sorry and close from his intimate misery, the misery of a survivor soldier after Korea War. Yes, we could, but his life is so ugly by his authenticity that it is uncomfortable to know all the details. It’s uncomfortable to see that we cannot not judge him. How hard we try to understand his sister or him, to understand this reckless and bitter America… We can’t not judge.

I would be interested to know how American readers felt during their reading.

The fact is reading Toni Morrison’s book was tough. It was like eating something so thick that, even if it is good, we don’t really know if we’ll have a stomackhake after that. My opinion will seem mixed to you, so let’s be clear : I liked it :) . I don’t know why, probably because her way of writing “acted” on me, touched me, troubled me. After finishing this book, I felt… thirsty. Yeah. Thirsty. The history itself did not entertain me so much, because it needed to be digested. Analized. It’s just I needed to read more. Like “Toni, what’s happening to me ? what’s going on ?” This is the reason why, now, when I take the metro, I try to find a seat. Not seats which will need to be available when it’s crowded. A comfortable seat. Only then, I can open my purse, letting run my hand in the bottom, and take Tar Baby, another Toni Morrison’s book.

I don’t really know what to think about Toni’s books, because it’s not about to think but to feel.

What I know though, is that I don’t feel thirsty anymore. 

P.S : Good news, this blog will be updated more often now. I closed my others blogs because this one is the most authentic. Let’s see where we’ll go.

Review : Bande de Filles

 

(Article originellement publié sur Just Follow Me)

Quand je n’écris ou ne lis pas, je rencontre toujours du monde par hasard, et c’est une rencontre fortuite qui m’a donné la possibilité d’assister à la projection du film Bande de filles, une avant-première organisée par la Quinzaine des Réalisateurs, à Paris.

 

Présenté à Cannes, le film de Céline Sciamma a autant bénéficié que souffert d’une promotion grossière, parfois à l’angle mal choisi avec le label de la “jeunesse noire” (ah bon ?). Si le talent de la réalisatrice est avéré, notamment avec son film Tom Boy, j’étais très sceptique face au bruit médiatique un peu caricatural. Et, plongée au milieu de cette salle obscure bondée jusque dans les escaliers, assise à côté de mon amie, elle aussi, une femme noire, je peux dire qu’heureusement que, ce bruit, je ne l’ai pas écouté…

 

[Attention spoilers]

 

Un œil différent

 

Sciamma ne nous plonge pas dans la banlieue même mais bien dans le quotidien de Marieme (Karidja Touré), une jeune fille de seize ans oscillant entre un foyer régi par l’autorité lourde et violente de son frère aîné, seul homme de la famille, la crainte que ses petites sœurs en subissent les sévices, la pudeur isolante de sa mère, et une société aveugle à sa vie. Ainsi, entre une maison dans laquelle elle n’est pas tout à fait à l’abri et un monde qui ne semble pas l’attendre ou pire, qui n’a pas de place pour elle, Marieme trouve son équilibre dans l’amour de cette autre famille qu’est son groupe d’amies.

 

On retrouve la valeur de cette amitié entre femmes noires qui, plus qu’une affinité, relève souvent de la survie sociale, en proposant un espace sain et sauf pour ces jeunes femmes qui doivent faire face au racisme, au harcèlement de rue, à ce statut social prédéterminé de mère de famille qu’on veut parfois leur imposer. Non, Marieme, elle, veut un avenir, et de cette ascension sociale dont elle semble privée, elle lutte pour conserver au moins ces moments épars de bonheur qu’elle peut saisir.

 

Cette marche en équilibre entre légèreté de l’adolescence et gravité du quotidien, Sciamma la transmet par une esthétique très intelligente : on échappe à l’habituelle playlist rap sortie pour tous les films portant sur la banlieue, pour une bande-son pop et surprenante. Le cadre se fait oublier dans les moments les plus intenses de sorte que le spectateur se retrouve dans ces pièces, et toujours ces courtes pauses d’une douceur extrême, où la gorge se serre.

 

Ces lois invisibles

 

Sans doute la prouesse de la réalisatrice réside dans le rendu de ces lois invisibles, comme cette scène saisissante où ce grand groupe de jeunes filles bavarde joyeusement en rentrant du sport le soir, avant de se taire aussitôt qu’elles ont gravis les premiers escaliers de leur cité, sous le regard lourd des garçons traînant dans les environs. C’est dans ces lois tacites que Sciamma nous montre les codes d’un quotidien que l’on ne connaît pas forcément, une familiarité qui parlera certainement aux plus concernées d’entre nous.

 

Comment donc grandir dans un univers inextricable ? Quelle échappatoire ? L’étau se ressert chaque fois que la caméra vole ces moments d’incertitude et d’angoisse dans le regard de l’adolescente, sans jamais juger, mais toujours témoigner.

 

On regrettera tout de même certains écueils comme l’érotisation de certains moments un peu inutile, et le vide de certains personnages. Aussi, le principal défaut du film est l’instrumentalisation qui va en être faite : je ne serais pas surprise de voir des experts sauter sur ce film pour lui donner un caractère emblématique, effaçant encore une fois la diversité des communautés afros – ce qui manque également au film, mais on ne peut pas tout dire ou tout décrire – et aussi les différentes trajectoires.

 

Un film sur la jeunesse noire, donc ? Non, seulement l’histoire d’autres Marieme rêvant d’être Vic.

 

Soyons honnêtes : le film était aussi très attendu pour la mise en avant des minorités ethniques. Il fut agréable – et même salvateur – que le film ait privilégié le réalisme plutôt qu’un colorisme marketing qui aurait privilégié des actrices et acteurs peu foncées et aux traits européens. Je pense notamment à la romance de Marieme.

 

La qualité du film réside considérablement dans son identité afropéenne : saisissante de justesse, Sciamma ne joue pas la carte des traditions et des origines pour définir l’identité de ces jeunes filles, mais bien l’émergence de leurs personnalités face à leur environnement. La violence, verbale comme physique, est un recours, et le choix d’y avoir recours est un privilège. Ce privilège, ces jeunes filles ne l’ont pas toujours. Quand cette violence s’impose comme le seul moyen de survivre et de s’exprimer, qui sommes-nous pour juger ? Cette réalité n’est pas délivrée de manière misérabiliste, mais bien comme une vérité trop souvent stigmatisée dans les médias, comme lors des émeutes de 2005.

 

Toutes les femmes noires ne se retrouveront pas dans ce film car la couleur ne fait pas notre parcours, mais toutes seront, je pense, heureuses qu’il y ait un film comme celui-ci. Peu de gens comprendront la référence aux cheveux afros coupés, le symbolisme du geste et du cheveu lui-même – comme lorsque Marieme passe des tresses au tissage. Et c’est dans l’intimité de ces détails que, sans doute, chaque femme noire sourira. Pour nos sœurs, nos amies, nos mères. Pour nous-mêmes. J’aime à croire que ce film est une ouverture d’un autre cinéma français encore trop lisse, trop uniforme et unicolore, et qu’il marquera le début d’une belle étagère de films similaires.

 

Avec Karidja Touré, Assa Sylla, Lyndsay Karamoh, Mariétou Touré

 

Interrogations sur l’antispécisme et ses intersections

Antispécisme :
S’oppose à la maltraitance et la consommation des animaux.
L’espèce à laquelle appartient un être n’est pas une justification nécessaire pour décider de la manière dont on doit le traiter ou des droits qui lui sont accordés. (voir ici).

 

Après avoir reçu des questions sur mon ask à ce sujet, voilà deux jours que je cherche des articles critiques sur l’antispécisme, ou du moins un traitement non-occidentalocentré. Et le seul article qui allait dans le sens de ce que je pensais est l’article protégé de MsDreydful qui lui avait valu un bashing monumental sur Twitter – un parmi tant d’autres.

Malaise. Y aurait-il une parole tabou ou un champs non exploré de l’antispécisme ? J’ai eu le retour de certain(e)s personnes racisé(e)s antispécistes, notamment sur mon ask. Je les remercie d’avoir témoigné sur leurs expériences, car elles ont eu le mérite d’attiser mon habituelle curiosité de “ce dont on ne parle pas”. Et mon impression s’est quelque peu confirmé car les articles trouvés sont essentiellement anglophones.

Mon sentiment premier vis-à-vis de l’antispécisme est le même que je ressentais vis-à-vis du féminisme TM : je ne me sens pas concernée à cause de cette sensation que l’antispécisme concerne certains profils, et que ce que j’ai touché de plus près étaient les dérives racistes de ce mouvement – pour rappel, la traite négrière est souvent le token favori qui est revenu dans ma TL.

Heureusement, grâce à un groupe FB très intéressant en terme de ressources, on m’a suggéré des perles. Mais avant d’y venir, voici les quelques angles de réflexion qui m’ont poussé à faire ces recherches :

  • Discours occidentalocentré et jugement de valeurs des cultures : j’en parlais une fois avec @lasalegarce d’un certain discours occidentalo-centré. Un de ces discours énonce les modes alimentaires d’autres cultures comme exemples (auquel cas ce qui est problématique, c’est de faire abstraction du contexte. C’est un peu l’histoire du “regardes eux, ils se passent de viandes!”: par exemple, au Congo Brazzaville, selon les régions, un plat à base de feuilles de manioc et de poisson changera de composition selon la situation économique des régions. Celles qui privilégient uniquement des feuilles de manioc et de l’huile de palme, ce sera pour des raisons à la fois économiques et culturels. Il y a donc un côté token très dérangeant à vouloir calquer une narration antispéciste sur des groupes qui ont clairement un certain mode alimentaire par contraintes ou selon des facteurs de non privilégiés. C’est une des dérives problématiques.
  • Classisme : Je crois que la question du classisme touche également la question écolo (avec le Bio), végé et antispéciste également et qu’il n’y a pas besoin d’aller voir dans les pays du Sud pour s’en rendre compte. Bien que personne ne cherche à obliger les autres à adhérer à l’antispécisme ou au végétarisme, j’ai suivi quelques discussions çà et là où l’argument de classes semblait gêner.

Je sais d’avance que mon article ne va pas plaire à tout le monde – comme d’habitude, lol - mais évitons les #NotAllAntispecist, ceci est un angle choisi pour aborder la question, et j’ose espérer que ça éclairera les personnes qui voulaient avoir mon avis sur le sujet et alimenter un dialogue :)

Antispécisme, et son discours occidentalocentré:

Sur le premier point, deux citations :

“Il va sans dire que personne ne devrait tirer sur ou être cruel à l’égard un chien, et que les espèces en voie de disparition doivent être protégées et nourris. Il est aussi probablement vrai que les Caucasiens* sont actuellement surreprésentés dans les professions d’origine animale en Amérique et en Europe, tout comme ils sont surreprésentés dans les professions en général. PBS, qui est généralement assez sensibles à la représentation raciale, montre beaucoup de blancs sur ses programmes aussi. Mais il y a des façons de présenter une certaine réalité déséquilibrée de manière à ne pas normaliser ou exacerber (et il y a une grande population internationale de professionnels de couleur qui doit être dépeint ainsi). Perpétuant des notions colonialistes [en considérant] une populace  ignorante et cruelle, nationale ou étrangère, ignore complètement les réalités contextuelles qui pourraient réellement aider à résoudre le problème si elles sont reconnues.”Par Dani de The Vegan Ideal, source

Même si tout y est dit, Dani soulève un point essentiel des discours militants en Occident et leur portée souvent paternaliste (qui, pour le coup, est une problématique intersectionnelle: si le racisme et le sexisme ont à subir ce discours, l’antispécisme également). Et les acteurs/actrices de ces discours sont multiples :

Entretien avec Angela Davis et Eduardo Mendieta :
[Davis:] … Qu’ont à dire les femmes dans ces régions du monde, qui souffrent le plus de la politique de Bush axée sur la guerre mondiale, aux féministes occidentales? Il me semble que celleux d’entre nous ici aux Etats-Unis qui sont intéressés par un projet de féministes transnationales servirait mieux la cause de la liberté en posant des questions plutôt qu’en faisant des propositions. Donc, je voudrais savoir comment les militantes féministes et la classe ouvrière dans les pays tels que l’Irak pourrait envisager le rôle le plus productif pour nous. En attendant, nous devons continuer à renforcer le mouvement anti-guerre.
[Mendieta:] Vous remettez en question l’hypothèse paternaliste dans ma question, que les féministes en Occident, et les Etats-Unis, font l’école aux femmes islamiques sur la façon de procéder. Elles peuvent faire elles-mêmes ce travail.
[Davis:] Exactement. Nous n’avons pas encore dépassé le stade de l’hypothèse où les féministes les plus avancées dans le monde – qu’elles soient blancs ou des personnes de couleur – résident aux États-Unis ou en Europe. C’est une forme de racisme qui exclut la possibilité de la solidarité. source

Comme Angela Davis le montre, si être racisé(e) et antispéciste signifie être victime des dérives racistes éventuelles au sein du mouvement, on peut être racisé(e) et occidental(e), et donc reproduire ce schéma paternaliste dans l’énonciation et la dénonciation du spécisme non-occidental.

 

La preuve en est l’existence d’un véganisme afrocentrique fondée par la reine Afua, comme réponse à un véganisme occidental. Je vous invite à vous pencher sur les travaux du site Sistah Vegan, une doctorante qui met en relation le véganisme, le racisme systémique comme vecteur des sources de richesse et de nourriture, entre autres choses. Voici un extrait de son témoignage sur une conférence donnée à ce sujet :

En Novembre 2011, j’ai été invitée à donner une conférence à propos du véganisme et études critiques de la race à l’UC Berkeley. J’ai décidé de parler de la façon dont le véganisme de la Reine Afua est une réponse afrocentrique à la blancheur coloniale et réponse aux séquelles de l’esclavage qui ont manifesté des disparités et des inégalités dans les aliments et l’accès aux soins de santé pour les noirs. Je n’ai jamais été autorisée à compléter mon exposé, car j’ai été constamment interrompu par les membres blancs de l’auditoire qui étaient irrités que Afua ait demandé aux femmes noires de pratiquer le végétalisme pour décoloniser leurs pratiques alimentaires et ne mentionne rien au sujet des droits des animaux. Malgré moi j’ai essayé d’expliquer que la cuisine n’est pas oppressive pour toutes les femmes, et que, historiquement, la deuxième vague blanche féministes de la classe moyenne a une relation collectivement différente de l’espace de la cuisine que les femmes noires, j’ai également été interrompue par les femmes blanches qui étaient irritées que selon Afua, l’autonomisation des femmes noires signifiait que les femmes noires doivent récupérer l’espace de cuisine comme le lieu central d’une  résistance et de construction de la nation noire.

De toute évidence, dans cet exemple précis, la résistance à laquelle A. Breeze Harper, l’auteur du blog, a fait face est justement ce besoin de donner une lecture occidentalocentré à des éléments externes. Là où Harper essaie de resituer les implications d’un type de véganisme, l’auditoire veut soustraire ce dernier aux codes d’un véganisme occidental.

Classisme et Guerre de classes.

Du côté du classisme, j’ai appris pas mal de choses. Une bonne surprise est cette analyse du blog VeganforPoC sur le véganisme comme moyen d’émancipation d’un système spéciste qui érige la viande comme signe de réussite sociale (par exemple des plats onéreux et rares selon les pays sont les témoins d’une certaine richesse et ils sont souvent composés de viande) et que le maintien de la consommation de produits peu sains pour la santé est un moyen de maintenir des classes populaires :

Il a pu être observé que pour beaucoup le végétalisme, comme il est connu en particulier en Amérique du Nord, est associée à des classes supérieures et à des populations privilégiées, mais le véganisme à la base est en fait potentiellement le plus révolutionnaire. Aux États-Unis, les communautés pauvres de couleur sont souvent privées de l’accès à des aliments frais et sains, et se trouvent de manière disproportionnée victimes de maladies issues de ces régimes alimentaires et des modes de vie occidentaux. Cela fait partie de la guerre des classes, tel que je le vois: en les gardant appauvri le plus longtemps possible ils ne peuvent être en bonne santé, ni avoir une longue espérance de vie et et donc ne peuvent être hautement fonctionnel [afin] d’exceller en tant qu’êtres humains. Les élites ne se soucient pas vraiment à améliorer ce problème.

Cet aspect de la question relève davantage de la corrélation entre capitalisme et spécisme, mais je trouve qu’il est une intéressante brèche vers la notion de classe, sur lequel l’article – pas parfait, mais intéressant sur cette donnée précise – “Is veganism another white privilege ?” énonce quelques exemples qui montrent que le véganisme est un privilège en termes de classe: l’accès aux ressources qui varie selon le lieu, le temps accordé à la préparation des plats qui n’est pas possible lorsqu’un individu cumule plusieurs jobs, etc.

A. Breeze Harper de SistahVegan va plus loin un peu plus loin en poussant son point de vue sur les intersections que cela suppose aux USA:

J’ai malheureusement toujours l’impression que l’accesibilité au véganisme comme étant quelque chose pour les gens blancs de classe supérieure est une vérité. Pourquoi? Parce que le système alimentaire aux Etats-Unis est structuré d’une manière qui profite à la classe blanche privilégiés d’avoir accès plus «facilement» à un régime végétalien bien planifié[...] mais comme “Précision Afrikan”(un autre commentateur) le disait, les racines du végétalisme ne sont pas élitistes et si le système alimentaire mondial n’était pas si ancré dans le capitalisme impérialiste, néo-colonialisme, et des hiérarchies raciales de puissance, le véganisme pourrait être une possibilité pour beaucoup de gens qui sont par ailleurs entravé par le classisme et le racisme environnemental. source

Insistons bien sur l’importance du contexte : le fait que les systèmes occidentaux ont parfois souvent les mêmes mécanismes et engrangent des rapports de force et de domination similaires nous permettent ici d’étudier le cas des USA comme indicatif des cas européens, dont français.

On a parlé de véganisme ici, condition souvent relative à l’antispécisme. Le fait est qu’il y aurait encore énormément de choses à dire à ce sujet. Je précise que les gens cités ont tous témoigné à un moment ou un autre de la complexité de l’antispécisme due à ces corrélations et, n’étant pas vegan, le but de ce post est davantage une ouverture à des thématiques que je n’ai pas vu du côté FR – et dont l’absence me fait tiquer. Je m’arrêterai donc ici.

Comparaison avec l’esclavage, le goût amer.

Aux vues des nombreuses intersections que cela implique, certain(e)s comprendront peut-être pourquoi en tant que femme noire je ne me sens pas totalement indifférente à la question de l’antispécisme, mais je vais approfondir ce point. Je reprendrais d’abord cette citation d’Alice Walker trouvée sur le site de Peuvent-ils souffrir ? :

« Les animaux du monde existent pour des raisons qui leur sont propres. Ils n’ont pas été faits pour les humains pas plus que les noirs ont été faits pour les blancs ou les femmes pour les hommes. » Alice Walker

Si je suis d’accord avec cette affirmation, je suis tout de même très heurtée par les dérives que cette assertion a donné, à savoir le petit florilège de dérives racistes de certain(e)s antispécistes, du post de blog individuel à l’organisation internationale (exemple : la PETA qui a surfé sur la vague du meurtre de Trayvon Martin).  Un commentaire lu par hasard relevait un peu ce qui me gênait.

“L’argument de l’animalisation est différent de la comparaison des animaux et des esclaves, qui, avec l’abandon des contextes des institutions de violence, est souvent simplifié, où tous les animaux sont comme universellement opprimés par une humanité indifférenciée. Des termes comme «spécisme» peuvent risquer cette même erreur, car ils ont tendance à gommer les disparités énormes entre les êtres humains. (Il y a d’autres arguments théoriques qui pourraient parler de PoC que je travaille sur un article que j’écris-je l’espère plus sur cela plus tard.) ” (commentaire d’Indo)

A peu de choses près, ce commentaire résume un peu mon opinion : si je veux bien entendre que les mécanismes de l’esclavage sont similaires à l’asservissement des animaux, je ne tolère pas la dérive autour de l’argument de l’animalisation. Dans ce rapport des animaux VS une humanité indifférenciée, cette même humanité a sciemment causé des disparités raciales, s’est servi de la race pour par la suite animaliser une minorité – puis continuer sur des siècles à maintenir ces personnes comme des sous-humains, puis des sous-citoyens. Des populations ont été décimées parce qu’on les a animalisé. Pour résumer, on a ôté le droit à ces populations d’être des humains avant même qu’ils aient pu jouir d’une quelconque fierté ou de se penser supérieure pendant des siècles. On ne leur a pas donné ce choix. Donc bon, prendre des exemples historiques hors de leur contexte pour servir un discours, je crois que ces évènements ont déjà assez de mal à être lus et considérés pour ce qu’ils sont pour qu’il y ait des dérives comme j’en ai vu çà et là sur les réseaux sociaux.

Aux vues de ces quelques éléments, je pense que les éceuils de l’antispécisme fr rejoignent les éceuils d’autres mouvements : l’importance du contexte et les rapports de force qu’impliquent les discours occidentaux.

*Pour rappel “caucasien” est utilisé, à tort,comme synonyme de blancs, mais on prendra compte ici du contexte US. Je vous invite quand même à faire quelques recherches sur cet abus de langage.

Alors, Mrs Roots ?

Il est presque 3h du matin. Et pourtant, il y aurait encore des choses à dire.

J’ai énormément appris mais la difficulté à avoir ces sources et le manque de contenus français portant sur ces thématiques me font tiquer, me renvoyant à cette période où je ne me sentais pas concernée par un féminisme qui ne parlait pas de femmes comme “moi”. Pourtant, les quelques articles fr que j’ai retrouvé se réclament d’être intersectionnel mais la manière dont ces intersections étaient abordées est toujours sommaire ou ponctuelle.

En 2014, Christine Taubira se fait encore caricaturer en forme de singe et reçoit des bananes. Des joueurs de foot, aussi. Quand on est dans une société qui vous animalise constamment pour votre couleur de peau, et ce, jusque dans votre sexualité de femme noire (“ces sauvages” et autres fantasmes écoeurants), voilà le contexte dans lequel on me demande si je suis antispéciste. C’est mon contexte, ma sensibilité. A. Breeze Harper l’a compris et c’est pour cela qu’elle a créé son blog et qu’elle voue ses recherches à ces différentes parts d’identités qui s’entrecroisent. Pour l’heure, je dirais que je suis dans un entre-deux: je conserve une part spéciste – pour diverses raisons – et  parce que ma lutte implique d’être considérée comme un être humain à part entière, qu’encore en 2014, il y a des traces de cette animalisation et que lorsque je dénonce celle-ci, on la nie et pourtant je suis d’accord avec l’argumentaire antispéciste et favorable au biocentrisme.

Enfin, je pense que l’implication particulière de la communauté afro pourrait changer ma façon de voir les choses par sa vision très riche et de l’empowerment (surtout quand des voix comme celle d’Angela Davis y participent).

Bon, allez, bonne nuit.

Pour aller plus loin:

Is veganisme another white privilege ?

Le site génial de Vegan of Color avec deux portails très intéressants:
- Colonialisme : http://vegansofcolor.wordpress.com/tag/colonialism/
- Être femme noire et vegan : http://vegansofcolor.wordpress.com/2008/05/07/the-cult-of-veganism-or-sit-down-shut-up-little-brown-girl/

Sur le site génial(bis) de SistahVegan, je recommande tout le blog.
- post “clé” sur l’intersection race, classe et véganisme : http://sistahvegan.com/2010/04/18/addressing-race-and-class-privilege-at-sfsu-holistic-health-conference/
- post “clé” sur la comparaison à l’esclavage.

Côté livres:
”The Training of Black Men” by WEB Du Bois in Souls of Black folk (the copyright has expired so it’s free on google books and elsewhere)

Bell hooks’ “Eating the Other” in Black Looks

The Dreaded Comparison: Human and Animal Slavery, par Marjorie Spiegel avec une préface d’Alice Walker

Réflexion 6:”T’es pas vraiment noir(e)”, bounty ou la plaie du colorisme.

J’ai toujours détesté le mot “bounty”. Parfois, on en riait avec un ami métis quand nous étions au collège. “Toi, t’es une bounty Mrs.Roots!“”Aah non! Dis pas ça !“. Bounty est un mot péjoratif faisant référence à la barre de chocolat, qui désigne le fait d’être “blanc à l’intérieur” quand on est noir. Il y a des déclinaisons selon les couleurs de peau, d’autres groupes non-blancs ont des mots similaires (mais je ne me souviens plus précisément lesquels). Le fait d’être “blanc à l’intérieur” désigne le fait de détenir une culture occidentale tout en étant non-blanc. C’est une remarque cinglante sur le fait de ne pas “être vraiment noir(e)” selon certaines activités, une remarque dite par des blancs comme non-blancs. Je sais qu’au cours de mes études supérieures et que, du fait de mon intérêt pour la littérature, j’ai déjà entendu le terme “bounty” à mon propos. Et plus j’y pense, plus le terme en lui-même est à la croisée de plusieurs axes tels que le classisme, le racisme et le colorisme.

1) “Bounty”, la plaie intracommunautaire.

Là où une personne blanche dirait “bounty” comme la non-conformité à des clichés du Noir (“tu sais pas danser ?! t’es pas une vraie noire!” ou encore “t’as pas vraiment noire quoi”), le terme peut avoir d’autres implications dans un cadre intra-communautaire. Je me concentrerais ici sur ce second cas. Dans les innombrables raisons de divisions entre les communautés africaines et les communautés antillaises, les Antillais sont souvent affublés de cette appellation, car ils sont les “Noirs de l’Europe” comme disait Fanon, issus d’une assimilation historique suite à l’esclavage. Pierre angulaire des conflits entre communautés afro’, le terme “bounty” est une manière réductrice de définir les identités caribéennes qui, au fil des siècles, ont assimilé une culture occidentale. Les motivations de ce conflit sont également multiples, tant par les complexes d’infériorité ou de supériorité qui les sous-tendent. A mes yeux, c’est une vision réductrice qui nie la diversité des cultures caribéennes et un moyen de les minimiser. C’est l’éternelle histoire du Caribéen qui ne se dit pas africain : indubitablement, sa parole est entendue comme un rejet de la terre d’origine en faveur de l’Occident. Cela peut être le cas, puisqu’il y a parfois cette volonté de se distinguer des Africains dans cette stigmatisation des Noirs comme étant forcément immigrés, mais cela peut être aussi l’affirmation d’une identité caribéenne qui s’est fondée sur le métissage de plusieurs cultures. On peut très bien être conscient de l’assimilation et de l’histoire des Antilles ET revendiquer une identité caribéenne. Même chose pour les métisses en général, présentés comme n’étant pas de “vrais noirs”, du fait d’un colorisme latent (être clair de peau, c’est être plus proche des modèles de beauté blancs et occidentaux). Le colorisme est le socle d’un racisme intra-communautaire – qui est une déclinaison du racisme “général”. Et, quand on y regarde de plus près, le terme “bounty” induit un classisme et une cristallisation raciste.

2) La culture : une affaire de blancs, alors ?

 

Le caractère racial de la culture occidentale comme étant une culture dite “blanche” est le résultat des différentes assimilations forcées que furent l’esclavage et la colonisation, soit le revers d’un racisme historique et systémique.

En fait je pense que ce terme est aussi utilisé pour nier un aspect important du colonialisme : le fait que la “culture blanche”  s’est implantée absolument partout et est devenue une norme qui n’est pas politisée de la même manière que les cultures absorbées par celle-ci. Du coup on a le “tu aimes la culture blanche DONC t’es pas une PoC” quand bien même: 1) à l’origine cette culture nous a été imposée et 2) cette “culture blanche” n’est même pas vraiment une culture blanche tant elle a assimilé des cultures extérieures (le rock, de base = noir, le jazz aussi, bcp d’éléments dits “blancs” sont en fait des appropriations culturelles). En gros le mot bounty c’est aussi bien pratique pour ne pas avoir à considérer le colonialisme & la suprématie blanche. Par @lasalegarce

Clairement, le pendant classiste et raciste du mot bounty (et de toute autre déclinaison quelque soit le groupe ethnique visé) est dans cette idée qu’un certain patrimoine culturel ne concernerait pas les non-blancs, au point de nier les appropriations culturelles (comme le rock, qui est issue des communautés afro-américaines. Eh oui, Elvis n’a rien inventé…). Ce terme perpétue les clichés classistes et racistes et finalement encourage une stigmatisation des racisés comme s’ils avaient un “capital culturel” prédéfini. D’une certaine manière, c’est justifier une infériorité raciste en estimant qu’être cultivé et racisé est contraire.

EDIT : Je reprends ce très juste commentaire pour approfondir un aspect que je n’ai pas énoncé plus haut.

“Mon seul soucis, c’est peut-être de ne pas avoir trop insisté sur le fait que traiter de bounty c’est AUSSI en réponse à des propos reflétant du mépris de classe. Sont aussi traités de bountys donc, les noirs méprisants qui se plaisent à chier constamment sur ceux des noirs qui vivent dans les quartiers populaires. Donc l’accusation de bountycité n’est pas toujours “classiste”, mais elle est aussi une réponse au mépris de classe.” Nègre Inverti.

C’est, en effet, un autre aspect du terme bounty qui pour le coup s’adresse à une élite non-blanche faisant preuve de mépris vis-à-vis des classes populaires non-blanches. A mes yeux, il y a deux dynamiques à cela :

  • La promotion du non-blanc d’exception : on peut aisément se souvenir de cet article sur “l’élite noire” en France qui promouvait davantage un discours méritocrate (“regardez comme ils ont réussi, tout seuls, comme des grands !” + les portraits qualifiés d’apolitiques, histoire de dépolitiser le tout “discrimination à l’embauche ? JA-MAIS”) qu’autre chose. “Il faut juste se donner les moyens d’y arriver”, dois-je vraiment dire pourquoi ce genre de discours est problématique ? Faire la promotion d’un tel discours c’est nier les réalités des classes populaires et baigner dans un certain paternalisme classiste.
  • Le rabaissement de la/les culture(s) populaire(s) et étrangère(s): ce même discours entrecroise à nouveau racisme et classisme dans cette connotation des cultures populaires et étrangères comme des cultures de seconde zone, tant par la diabolisation des “capitaux culturels” (il sera toujours mieux vu de parler anglais et français, plutôt que le lingala/le turc/etc et français) que dans le dénigrement d’une culture populaire dite “ghetto” et autres (note: pas étonnant donc que le rap, médium souvent dénonçant ces oppressions croisées soit stigmatisé encore aujourd’hui. Mais ça, ce serait un autre sujet, haha).

De ce fait, il y a un autre paradoxe assez parlant : la reprise des codes esthétiques des dominants (être clair de peau, avoir les cheveux, style vestimentaire) est encouragée, là où la reprise des codes culturels subit une résistance. Je pense que c’est l’éternelle complexité de l’assimilation: cet espoir de pouvoir conserver sa culture mixte tout en adoptant les codes apparents d’une société, et inversement, cet espoir de pouvoir conserver sa culture mixte tout en subissant une stigmatisation due à ces codes apparents. Un entre-deux trop familier…

3) Européens et diversité : et nous, alors ?

Ce qui me gêne profondément avec ce terme, c’est que non seulement être racisé serait synonyme d’une culture prédéfinie et limitée, mais en plus cela nie la diversité des identités européennes. Ce terme est le résidu de l’idée préconçue qu’on ne peut être occidental et racisé, et se cantonne finalement à cet imaginaire raciste où les racisés n’auraient pas leur place en Europe mais dans leurs pays d’origine.  Il y a une non-légitimité stigmatisante, tant dans le fait de ne pas “être assez noir/etc” que de ne pas être “vraiment” Européen.  Au final, j’ai la sensation que notre génération multiculturelle demeure dans cet entre-deux toxique où ce que nous sommes doit toujours être justifié. Alors, je me demande: à  force de sous-évaluer les identités comme des résidus de cases prédéfinies, à force de démembrer des identités multiculturelles pour une autopsie stigmatisante, ne participons-nous pas au maintien d’une grille de lecture uniquement raciale là où nous voudrions être considérés comme des humains ? Je me demande.

Time for a break.

 

Fin de stage et fin de ma petite tournée sur Paris, j’ai particulièrement vu des militants, des amis et personnes de Twitter. C’était vraiment cool de pouvoir rencontrer des gens, parler de projets à mettre en place, avoir de nouvelles affinités, etc. Je n’ai pas vraiment eu beaucoup de temps pour suivre l’actualité mais honnêtement, je préparais peu à peu cette parenthèse. Et oui, les ami(e)s, je fais une pause.

Les raisons de cette coupure sont multiples, mais l’une de ces raisons est la suivante :

Ca ne me dérange pas de parler de ces sujets, mais clairement le milieu intersectionnel a ses limites. J’ai déjà exprimé mon avis sur l’intersectionnalité actuelle et ses limites, et je pense devoir mettre de l’ordre dans tout ça, et voir ce que je veux en faire. Je pense que le blog sera le seul médium que j’utiliserai pour les prochaines semaines.

 

 

Réflexion 5 (2):“Je préfère la vraie vie avec des vrais gens qui militent”, les limites.

Dans l’article précédent, je vous présentais un peu les réactions et les limites de ce bashing du cyberactivisme, d’un point de vue plus théorique.  Mais devant cet éternel scepticisme vis-a-vis du virtuel, je pense donc que ça pourrait intéresser certains de voir ce que ca donne IRL.

Avant cela, je voudrais m’arrêter sur un très bon commentaire posté sur l’article précédent de Brasiers et Cerisiers (pour lire son commentaire dans son intégralité, cliquez ici). J’ai choisi certains paragraphes que j’ai trouvé vraiment intéressant, et d’autres auxquels j’ai voulu répondre.

Il y a aussi une critique que l’on peut faire par rapport au militantime numérique, c’est que s’il permet de faire entendre la voix de groupes marginalisés/invisibilisés, il crée aussi ses propres inégalités : les personnes ayant des professions plus intellectuelles et plus de compétences (pour faire des jolies vidéos, des Gifs et des tumblr bien designés) auront plus d’influence. En gros, si on est devant un écran (à bosser dans les métiers de l’information et la connaissance : journaliste, com’, recherche, culture) la plupart du temps, on aura plus de facilités à faire du cyberactivisme efficace et régulièrement qu’unE manut’ qui checkera son smartphone 15 minutes le soir en attendant le bus. Ca ne veut pas dire que les ouvrierEs ne peuvent pas faire d’excellent blogs, tumblr, et avoir un twitter bien alimenté, mais globalement il y a une certaine (reproduction d’) inégalité en partie liée à la classe sociale (mais aussi d’autres facteurs de discrimination, bref, quand on est dominéE, on a une vie pas facile et donc ça se ressent y compris sur son usage d’internet). Mais clairement ça reste des leviers intéressant, notamment pour les gens qui ne peuvent pas trop faire autrement que de rester chez eux (handicap, timidité, peu de moyen de locomotion, besoin d’anonymat etc…)

 

Certainement. J’en parlais avec des militantes que j’ai rencontré via Twitter et il y a très sensiblement une question de classe dans le cyberactivisme qu’il faudrait développer (à bon entendeur :D) mais je pense que c’est plus complexe que de voir les compétences de certains cyberactivistes comme synonyme d’élitisme (critique que j’ai entendu parfois). Je pense que ces inégalités peuvent être effectivement nocives dès lors qu’elles servent une intersectionnalité marketing (de plus en plus visible sur les réseaux sociaux d’ailleurs), où là, effectivement ces compétences visent la promotion d’un individu ou d’un noyau exclusif de militants.

 

Une autre critique que je ferais c’est que le cyber-activisme à tendance à individualiser. Bien sûr, on peut faire des textes et du réseautage collectifs, de la veille, de l’analyse, de la cartographie etc… Mais bon c’est quand même énormément de comptes individuels qui interagissent, s’entraident ou se clashent. Dans chaque action militante (sur le net ou ailleurs), il y a une part de narcissisme. Elle peut être accessoire ou très présente. Le militantisme c’est pour beaucoup plus une question de survie et c’est pas vraiment un loisir. Mais il n’empêche, lorsqu’une personne ou une initiative est complimentée, lorsqu’un texte est critiqué positivement et massivement partagé, lorsqu’une manif est une réussite, ça renvoie une image positive à leurs auteurEs. Ca n’est pas forcément important (et après tout c’est pas grave), mais ça peut mieux se mesurer et s’encadrer “dans la vraie vie” que sur internet. Et comme les réseaux sociaux sont aussi des petits miroirs, lorsque ça se passe en ligne ça a tendance à s’exacerber. (…) Bref le cyber-activisme, c’est plus un truc en solo ou petit groupe (avec ses bons côtés), mais ça fait peut être un peu perdre les perspectives plus collectives ou alors les limite : signer une pétition (moui…), retweeter, partager, participer à un shitstorm contre un adversaire, liker…Avec le risque que ça n’aille pas plus loin.

J’entends le fait que le cyberactivisme soit une question de survie, et non un loisir, mais je trouve que cette binarité contribue à l’idée qu’il y a un bon militantisme un moins bon, un plus factice. Hors, en me prenant pour exemple, je sais que mon militantisme n’est pas une question de survie (en terme de logement, de survie au quotidien) mais qu’elle n’est pas une partie de plaisir dès que ton identité est politisée (par assimilation du système ou par contestation contre celui-ci). Du coup,oui, ce narcissisme est omniprésent, mais y apposer une valeur comme le font certains militants-harceleurs sur Twitter (par exemple, parler de “crise d’adolescence” quand on dénonce le racisme que l’on subit, où le jeunisme récurrent vis à vis de nouveaux militants). Ensuite, le cyberactivisme ne dépend pas, selon moi, de son format : quand tu dis des comptes individuels qui interagissent, s’entraident ou se clashent, je devine que tu fais référence à Facebook, mais pour moi le cyberactivisme englobe aussi un format virtuel qui peut dépasser ce narcissisme en faveur d’un collectif d’expériences marginalisées. C’est de ça qu’à découler notamment Au bout des lèvres, mais j’en parlerais dans la troisième et dernière partie x).

 

Enfin, je dirais : le cyber-activisme, oui mais avec quels outils ? Et là je rejoins complètement le texte de Lizzie. Déjà il y a pas mal de trucs développés pour un militantisme sans pub, plutôt sécurisé, gratuit, alors on devrait pas trop avoir recours aux plateformes payantes et flicantes. Mais d’un autre côté noblogs.org se fait moins bien référencer que Blogspot ou wordpress alors est-ce qu’on fait des compromis dans l’idée d’être potentiellement plus lu-e ? Idem, Facebook, twitter : grosses multinationales assez crados, mais en même temps est-ce qu’on veut s’adresser au plus grand nombre ? Mais en même temps en faisant ce choix de facilité est-ce qu’on ne participe pas à rendre ces outils toujours plus indispensables ?

 

C’est une réflexion très intéressante ! et qui rejoint une question plus large du militantisme, je pense. Devons-nous reprendre les mécanismes de la domination pour développer notre militantisme ou recourir à des formes alternatives ? Parce que c’est ça qui se passe avec WordPress par exemple. Mais je pense qu’après c’est un choix personnel, et que le fait de vouloir atteindre en masse est plus facile par ces canaux.

Merci en tout cas pour ce commentaire très éclairant !

 

Au creux de ta nuque – Hommage à Maya Angelou

On voudrait une de ces filles paisibles et futiles, qui dans un rire joviale déborde de grâce et de douceur. On voudrait faire de cette beauté irisée et constamment idéalisée; une femme singulière qui porte les yeux bleus de toutes. Mais je n’ai pas les yeux bleus, ni les cheveux blonds, ni cette jovialité polie, lisse et parfumée que l’on voudrait m’accorder. Dans cet élan de fantasme collectif, j’émerge, comme une fracture tacite entre ce que le monde attend de moi et ce quine m’a jamais concernée. Ce sont dans les éclats de rire, face à cette représentation factice de la femme, que je m’épanouis.

Il y a des parfums que je reconnais entre milles, celui de la pommade de coco qui file entre les doigts et les vagues noires de mes cheveux; cette odeur d’oignons et d’ail avant que ma mère ne saupoudre de colombo la chair de la viande. Il y a des chants, un langage si particulier; le “oh” du Cameroun qui vient ponctuer les fins de phrases, la vague du “r” caribéen quand le créole roule aussi vite que ne coule le lingala. Il y a de ces teintes, ces couleurs brillantes et vivantes dont le mot “noir” ne rend pas toute la diversité; des grains, à mesure que le cheveu résiste entre mon pouce et mon index. Je te parle peut-être d’un monde que tu ne connais pas, qui m’est aussi familier que la caresse agressive du peigne dans mes cheveux. Et pourtant…

Viens, assieds-toi. Baisse la tête en avant que je vois ta nuque, défais tes cheveux de ce qu’ils portent. Ca ne fera pas mal. Ca ne sera pas long. Mes jambes soutiendront ton dos. Viens, baisse bien la tête, que je te tresse maintenant l’histoire de ma vie.

Je n’ai pas envie de compter ces rencontres, mais je veux te conter ce que racontent leurs visages. Et, quand j’aurais fini, nous pourrons cesser de dire que nous ne savions pas, au nom de nos différences. Je te montrerai peut-être la forge de mon existence, dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus douloureux.

Alors, seulement, tu comprendras mes pleurs pour ces femmes noires disparues. Alors, seulement, tu pourras effleurer de tes doigts le maillon épais, rassurant et irrégulier qui lie nos êtres. Ce n’est pas dans la distinction, mais dans l’embrasement de notre métamorphose que tu me serreras la main, et que je te murmurerai à l’oreille : Still, I rise.

 

 

Mrs. Roots.

Réflexion 5: “Je préfère la vraie vie avec des vrais gens qui militent” ou le slack activism

 

 

Ca fait un moment que je voulais analyser le cyber-activisme. Pour celleux qui me suivent sur Twitter, mon mémoire a eu le mérite d’être fun et de me permettre d’étudier les communautés virtuelles sur les réseaux sociaux – m’appuyant principalement sur l’Intelligence Collective de Pierre Lévy -, et surtout la manière dont la mobilisation virtuelle de plusieurs internautes peut constituer un contre-pouvoir.

Dit comme ça, on se dit que c’est de la théorie, mais mes petites visites çà et là et les rencontres avec des gens de Twitter m’ont considérablement convaincue sur la désinformation profonde sur le cyber-activisme en général. Fun fact, j’ai tiré cette réflexion d’une porte-parole d’Osez Le Féminisme sur Twitter.

Quelles sont donc les raisons de cette condamnation contre ce cyber-activisme ? Pourquoi y a-t-il constamment une remise en question de sa légitimité ? Et qu’y voient ses partisans sur Internet ?

Je remercie toutes les personnes sur Twitter pour leur participation dans ce débat très intéressant tenu ce matin, et j’espère que cette (petite) réflexion rendra compte de la complexité du cyber-activisme.

Cyber-activisme et Activisme : Papier – Ciseaux ?

Activisme, nom masculin: Attitude politique qui préconise l’action concrète.

Plus difficile par contre de trouver une définition complète ou officiel du cyberactivisme, mais je vous poste la petite bribe de Wikipédia :

Les termes de cybermilitantisme - ou de cyberactivisme - désignent les différentes formes de militantisme pratiqués à l’aide de l’Internet

Par Internet, on pourrait souligner la concentration du cyberactivisme sur les réseaux sociaux et les réseaux de blogs. Le cyber-activisme se distingue de plus en plus par la mobilisation et le monopole d’outils de partage comme le hashtag, la possibilité de partager des articles via des widgets, les citations, etc. En d’autres termes, le cyberactivisme mobilise des contenus diverses en vue de constituer un contenu militant, par l’analyse et le commentaire.

Ses principaux atouts ? Sa diffusion immédiate et l’interactivité qu’il offre, mais aussi l’absence de filtre médiatique (dans le sens où tout le monde peut fournir un post de blog, mais pas nécessairement publier un article dans la presse). Et, surtout, sa connectivite en temps reel avec un militantisme international.

Cette perméabilité permet aussi une accessibilité plus facile aux informations, et donc d’intéresser davantage de personnes, loin d’un imaginaire collectif où le cercle militant apparaît comme un cercle fermé et restreint, en marge.

 

L’interconnectivite des internautes permet la mise en place d’un reseau, de sorte que l’on m’a demande: ou commence le cyber-activisme. Mais celle-ci peut s’appliquer egalement au militantisme : ou commence-t-il ? A la prise de conscience ? Aux dialogues avec des proches ? Aux manifestations dans la rue ? 

En effet, la critique qui revient le plus souvent sur le cyber-activisme se situe au niveau de ce que l’on peut définir comme une action concrète. En effet, le cyberactivisme, appelé péjorativement “militantisme hashtag”, est constamment renvoyé à sa nature virtuel, et donc à son caractère immatériel, en comparaison aux manifestations, au xrencontres, aux organisations physiques IRL. Si tout le monde s’accorde plus ou moins sur l’efficacité de ces deux types d’activisme, il demeure cette hiérarchie du réel sur le virtuel, si ce n’est un réel dénigrement quand ce dernier attire les médias. Il y a cette passivité du virtuel mise en opposition à l’action sociale physique qui sous-tend la critique de l’activisime, mais aussi le fait que le virtuel ne peut pas être défini comme une finalité si l’on vise la révolution d’un système social.

Passivité du virtuel… ou passivité du médium ? La littérature engagée et d’autres médias ont été soumis au même procès, notamment a l’encontre d’un militantisme académique à qui l’on reprochait, historiquement, de ne  “lutter qu’avec des livres”. Pourtant, beaucoup de ces critiques semblent occulter que ces médiums textuels ont une pérennité rare : ainsi lit-on encore aujourd’hui les écrits de Marx, Malcolm X ou Audre Lorde pour donner sens à des actions physiques. Et même la transmission de ces actions physiques dans le temps se font via… les livres, les photographies, les témoignages.

Ainsi,  à définir le cyberactivisme comme passif, ne formulons-nous pas davantage un militantisme élitiste ? Cette passivité ne constitue-t-elle pas une invective visant à nourrir le portrait du “bon militant-isme”  et du “mauvais militant-isme” ?

 

Les cyberactivistes : des militants seconds, vraiment ?

Dans cette bataille de medium donc, entre pro-virtuel et pro-IRL (a noter que les pro-virtuels n’excluent pas l’IRL, mais le considerent comme une continuite), il y a vraisemblablement une volonte d’instaurer une valeur du militantisme: les cyber-activistes  sont constamment ramenes a cette caricature de l individu devant son PC, profil d’un militant second qui favoriserait l’Internet pour ne pas “vraiment agir”. La encore, on remarquera la subjectivite de la notion d’agir, comme si toute activite intellectuelle et virtuelle  (lire, ecrire des articles, interagir via le reseau) n’etaient pas “assez engage”.

 

 

La critique du cyber-activisme abrite  une remise en question de son influence et de sa potentielle légitimité. Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette critique de la part d’un militantisme institutionnel, ou du moins de la part de militants déjà considérés, à l’égard d’autres militants.

Internet répond à la diversité des profils des militants et à leurs spécificités. Il démocratise l’acte de parole, notamment lorsque ces derniers sont victimes des corrélations de différentes discriminations – c’est pourquoi le cyberactivisme s’adapte particulièrement aux mouvements intersectionnels ou inclusifs, puisqu’ils comprennent des profils marginalisés , des identites plurielles.

Ces militants du net sont-ils des militants de seconde zone, donc ?

Non. La hiérarchie induite entre cyberactivisme et activisme n’est que le socle d’une hiérarchie entre le militantisme traditionnel et le cybermilitantisme, reposant a la fois sur une mystification du reel par rapport au virtuel (on retrouve le meme debat pour le livre papier VS livre numerique, par exemple) et sur des ressorts excluants en ne prenant pas en compte la diversité des militants:

Entre autres exemples, il est important de souligner que le recours à l’anonymat qu’offre les réseaux sociaux est un moyen dont dépendent certaines minorités silenciées.

La critique du cyberactivisme fait donc souvent l’objet d‘une valeur apposée au militantisme de chacun, et il est inquiétant de voir se banaliser ce discours sans concevoir le cyberactivisme comme un continuum vers l’IRL.

Est bon militant, celui qui descend dans la rue ? En participant à ce type d’injonctions, nous niions non seulement que l’accessibilité au militantisme dépend de nos privilèges, mais que se limiter au virtuel peut être le résultat d’une oppression. L’acte de parole et sa diffusion varie selon les minorités discriminées, invisibilisées et marginalisées; et ne donne pas nécessairement accès à cette continuité IRL.

 

Cet elitisme militant est nocif et devalorisant: il ne profite pas de cette permeabilite d’inclure des gens dans ce mouvement. Si l’on ne nie pas le pouvoir des organisations physiques, les réseaux sociaux permettent aussi un système de pression et d’influence sur les médias, notamment, et favorisent les rencontres par la suite, autant sur le plan des convictions que sur le plan humain. C’est sur cet aspect que nous reviendrons dans la seconde partie.

 

Pour aller plus loin :

Deux temoignages :

Les réseaux sociaux, mon militantisme et Moi. (partie 1): On construit nos pensées, nos réflexions, on s’ouvre à d’autres luttes, d’autres idées.”

http://thisseabreathesevil.tumblr.com/post/68819379902/les-reseaux-sociaux-mon-militantisme-et-moi-partie

Du militantisme par Internet : “est-ce que je considere mon activite sur Internet comme du militantisme ? Majoritairement, non.”

http://oi.crowdagger.fr/post/2014/04/04/Du-militantisme-sur-le-web

Une analyse globale des reseaux :

Le militantisme “presse bouton”: ‘Selon Madeleine Gauthier, c’est une forme d’interpellation politique des carences de nos institutions qui devraient incarner des idéaux de justice et d’égalité et dont les jeunes ne profitent pas.’http://www.iteco.be/antipodes/Jeunes/Le-militantisme-presse-bouton

 

P.S: desolee pour les accents manquants, la faute a un clavier qwerty par defaut ;)

“Une saison blanche et sèche” d’André Brink – Extrait “Je suis blanc”

“Je croyais qu’il était encore possible de transcender notre « blancheur » et notre « noirceur ». Je croyais que tendre la main et toucher l’autre par-dessus l’abîme suffirait. Mais j’ai saisi si peu de choses comme si les bonnes intentions pouvaient tout résoudre. C’était présomptueux de ma part. (…) Je peux me mettre à leur place ; je peux éprouver leurs souffrances. Mais je ne peux pas vivre leur vie. Que pouvait-il sortir de tout ça, sinon l’échec ?

Que je le veuille ou non, que j’ai envie ou non de maudire ma propre condition – et ça ne servirait qu’à confirmer mon impuissance -, je suis blanc. Voilà l’ultime et terrifiante vérité de mon univers brisé. Je suis blanc. Et parce que je suis blanc, je suis né dans un état privilégié. Même si je combats le système qui nous a réduits à ça, je reste blanc et privilégié par ces mêmes circonstances que j’abhorre.”

Ben du Toit, personnage principal Afrikaaner, sur l’Apartheid.

Ceci est un extrait du roman d’André Brink. Ces lignes ont été écrites en 1979 sur l’Apartheid. Nous sommes en 2014, et ce passage sur le privilège blanc s’applique toujours encore aujourd’hui.

L’intersectionnalité : vers un idéal nocif ?

Voilà un moment que j’ai parlé avec différentes personnes sur Twitter, et le climat actuel est de plus en plus lourd. La faute à cette intersectionnalité qui, une fois de plus, est diluée dans un ensemble d’interactions et de mécanismes problématiques; mais surtout d’un idéal quasi nocif. En écrivant ce texte, je suis persuadée que certains y verront l’occasion de reprendre ces éléments pour critiquer l’intersectionnalité en faveur d’un militantisme MaLutteLaVraie qui favorise une hiérarchie entre les oppressions. Là n’est pas le but, et je pense que les personnes qui s’intéressent suffisamment et réellement à l’intersectionnalité reconnaîtront la nécessité de parler de ces problèmes, si l’on veut être un tant soit peu honnête entre nous. L’auto-critique n’est pas “divisive”, mais constructive.

De l’importance de la parole

L’un des premiers constats de plus en plus parlant au sein de cette intersectionnalité chaotique, est le relais de la parole totalement inégale selon les oppressions.

J’avais déjà noté cette différence à la création du HT #safedanslarue avec @the_Economiss qui, s’il parlait “à toutes les femmes”, avait considérablement éclipsé le HT #Vismaviedefemmeracisée, pourtant tout aussi relayé sur Twitter. C’est donc sans surprise que les événements touchant la transphobie, la biphobie, la prostitution et autres se voient être les sujets les moins relayés, si ce n’est pour réclamer un certain mérite comme l’a fait OLF avec l’entrée du mot “lesbophobie” dans le dictionnaire cette année.

L’intersectionnalité a beau être l’occasion de souligner ces oppressions, il subsiste une hiérarchie propre aux mouvements TM dans la mise en avant de celles-ci. Un fait divers relatif au harcèlement de rue sera volontiers plus relayé et partagé qu’un meurtre transphobe en France. En d’autres termes, malgré la reconnaissance et corrélation de ces intersections, nous entretenons des mécanismes hiérarchisants dans le traitement et la diffusion de ces paroles d’oppressé(e)s, alors que l’approche intersectionnelle d’origine tend à les dissoudre.

Beaucoup diront “on ne peut pas tout retransmettre/retweeter sur tous les sujets“, mais cela justifie-t-il la surabondance et primauté de sujets “généraux” alors que l’intersectionnalité tend à lutter pour les femmes et leurs spécificités ? N’est-ce pas le but de cesser un traitement universel que les médias font constamment pour le “particulier” ? Surtout que ce “particulier” l’est parce qu’on l’exclut des sujets “principaux”.

C’est ce qui est arrivé notamment avec l’affaire “Bring back our girls”. Tout le monde s’en est emparé comme le token d’une diversité des causes, défendues par les milieux militants et associatifs sans nécessairement avoir traité avec les acteurs et assos sur le terrain, les journalistes africains, etc. En témoignent l’article de la féministe Jumoke Balogun sur la situation politique au Nigéria et les conséquences du #HT ou du blogger Atane    sur l’expertise improvisée vis à vis du Nigéria. Il y a eu cet élan de solidarité pour les concernées, et non “avec” les concernées.

Ainsi avons-nous vu se reproduire l’éternelle prise de parole des Occidentaux, donnant lieu à une multitude de digressions : le débat sur les circuits de prostitutions certes, a son importance, mais ce serait de la mauvaise foi que d’ignorer les discordances actuelles entre certains mouvements et la récupération de ces jeunes filles dans bon nombres de propos, comme le traitement islamophobe de cette information, et la représentation misérabiliste du Nigéria; le tout contribuant finalement à une intersectionnalité marketing puisque ce qui demeure sur le devant de la scène sont la parole et les initiatives des militants de l’Occident. Par exemple, on n’oubliera pas cette magnifique récupération du HT par des féministes américaines qui s’en sont attribuées la paternité, rendant #BringBackOurGirls l’occasion d’une campagne promotionnelle.

Alors à quoi est dû cette dérive ? Si ces abus de parole se perpétuent, c’est bien à l’échelle individuelle.  On est, d’une manière ou d’une autre, conditionné par la visibilité récurrente de certains sujets et sommes tentés de les diffuser, plutôt que des articles éparses ou sujets dit “sensibles” ou “polémiques”. Ce qui est assez choquant est de voir que ces mêmes sujets dit tabous ont des concerné(e)s sur Twitter permettant de désamorcer cette idée qu’on ne doit pas parler de prostitution, de transphobie, etc. Twitter ne favorise pas cet imaginaire collectif aux sujets choisis, justement parce qu’il donne la possibilité à certain(e)s concerné(e)s de s’exprimer. Et pourtant, ces sujets mal aimés persistent. Nous sommes clairement les maillons de cette diffusion et nos partages ont une incidence dans l’entretien de cette hiérarchie au sein des mouvements d’anti-oppressions.

A négliger cette réalité, l’intersectionnalité devient une forme de militantisme délavé où l’intersection permet davantage de faire bonne figure, de donner bonne conscience, plutôt que de donner lieu à de réelles implications et à un réel réseau entre opprimés.

 

Un idéal nocif ?

Il me semble que l’échelle individuelle est sous-estimée alors que beaucoup de personnes en faveur de l’intersectionnalité reproduisent une certaine censure des minorités au nom d’un idéal “intersectionnel” –  et là, on assiste à un vrai glissement entre l’idée que l’intersectionnalité est une approche, et non un mouvement en soi. Je vous le donne en mille : on retombe dans le #MaLutteLaVraie, l’injonction à l’intersectionnalité, pour une face unique d’un féminisme inclusif, tout lisse….alors que qui dit inclusif, dit face multiple. A se demander si ces mêmes militant(e)s affichant “intersectionnel” dans leur bio savent l’origine et la notion même de l’intersectionnalité de Crenshaw…

L’exemple que l’on peut donner est cette facilité de ces personnes à se revêtir de la cape “intersectionnelle” sans même remettre en question les propos qu’ils ont tenus vis à vis d’autres victimes; ni même le silence devant certains bashing.  Oui, l’intersectionnalité est devenue le synonyme d’une absolution où sous prétexte qu’une personne a ouvert les yeux sur les corrélations entre les discriminations, elle doit être excusée. Et ses victimes, se taire.

Il n’est pas question de tenir un procès pour valider les partisans de l’intersectionnalité, mais cette absolution s’accompagne systématiquement d’un déni des paroles des victimes. Victimes muselées en faveur d’un discours intersectionnel que l’on veut “au-dessus de ces broutilles“, il semble que l’intersectionnalité dans le cadre du militantisme français se noie dans un intellectualisme exacerbé où de nouveaux rapports de dominants et dominés s’instaurent, à nouveau. Cachez les plaintes des victimes que l’on ne saurait voir ! 

Ainsi, l’indignation préférentielle est un poison au sein d’une intersectionnalité malade, et la valeur de la parole des oppressés se voit marchander. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai constaté que certain(e)s féministes valent d’être défendues plus que d’autres, visiblement, et comme par hasard, les profils de ces victimes délaissées sont celles des oppressées les plus marginalisées.

Face à cette dissolution problématique d’un concept pourtant nécessaire et très riche, il n’y a pas besoin d’être devin pour imaginer les scissions prochaines. Ce malaise est légitime compte tenu de cette tendance à laisser couler, à cacher ces problèmes derrière le mot “compliqué/complexe” pour éviter de s’y pencher réellement.

Je me suis interrogée sur les solutions potentielles à cela et à mon sens :

  • Il faut cesser de se déresponsabiliser face à la représentation d’un mouvement intersectionnel : on ne peut pas décemment se dire inclusif tout en négligeant l’impact de nos actes et propos en tant qu’individu. L’individu compte, et surtout à des conséquences sur l’individu d’à côté. Cessons de donner de la valeur à certaines paroles pour ensuite accuser les plus marginalisé(e)s de réclamer une primauté de la souffrance, quand ces derniers ont raison de se plaindre. Cessons de cautionner ce silence sordide et flagrant selon les victimes bashées de manière récurrente. En d’autres termes, cessons de prétendre tenir une conduite, quand celle-ci s’applique selon des tarifs de faveur.
  • Les blogs – participatifs ou personnels – sont l’occasion d’avoir une parole libre; ça reste pour moi le meilleur média où la parole des concerné(e)s est moins altérée ou parasitée. L’initiative de sites collectifs est également l’occasion d’entretenir une interaction et une corrélation entre concerné(e)s, mais aussi de créer un système de références qui ne soit pas régi nécessairement par des monopoles de la parole.

Il est temps de réaliser qu’il y a un problème.

Quelques liens pour aller plus loin :

L’intersectionnalité de Kimberlé Crenshaw, une définition pour s’y retrouver.

Nécessité de l’approche intersectionnelle et Une preuve de plus de l’impasse d’un certain féminisme actuel de MsDreydful

Regards sur l’intersectionnalité

Nos propres étendards de La Sale Garce : “il est grand temps que nous nous fabriquions nos propres places puisqu’on refuse encore et toujours de nous les faire, et que nous devenions nos propres étendards”.

Anti-homophobie et anti-racisme: la question de l’intersectionnalité, sur les conflits au croisement.